Économiste-conseil

Éloge de l’égalité

21 octobre 2011

La publication en 2009 du livre The Spirit Level, par deux épidémiologistes anglais, a fait couler beaucoup d’encre au pays de Margaret Thatcher. Ce n’est guère étonnant puisque le livre constitue un plaidoyer en faveur d’une reprise en charge par l’État de responsabilités dans la répartition des fruits de la croissance.

S’appuyant principalement sur des illustrations graphiques comparant plus d’une vingtaine de pays développés, dont le Canada, les auteurs, Richard Wilkinson et Kate Pickett, font différents constats qui vont presque tous dans le même sens. Selon eux, les sociétés les plus égalitaires sont les plus performantes sous l’angle du développement humain et la plupart des problèmes sociaux peuvent être corrélés aux écarts de revenus davantage qu’à l’insuffisance des revenus. Même l’obésité serait reliée au statut social et la criminalité à l’humiliation. Des corrélations semblables sont observables pour les grossesses adolescentes, la mortalité infantile, la maladie mentale, la confiance entre les individus (trust), l’émancipation des femmes, la consommation de drogues, l’espérance de vie, la performance scolaire, l’emprisonnement, la mobilité sociale. En fait, le suicide serait le seul problème social davantage présent dans les sociétés égalitaires. Les différences sont observables pour les pays riches comme pour les pays pauvres. En d’autres termes, les riches ont plus de problèmes aux États-Unis et au Royaume-Uni qu’au Japon ou en Suède, ces deux derniers pays étant nettement plus égalitaires que les deux précédents.

Les auteurs ne se limitent pas à observer des tendances sur leurs graphiques. Ils ajoutent des remarques et des assertions qui incitent à la réflexion, sinon à la controverse. Quelques exemples :

• Le recyclage est plus développé dans les pays les plus égalitaires.

• Le besoin de consommer est beaucoup relié aux différences de statut social.

• Les équipes de baseball où les différences de salaires entre les joueurs sont plus faibles ont généralement de meilleures performances.

• Les sociétés dépendent de plus en plus de leur capacité d’être créative et adaptable, ce qui est le propre des sociétés inclusives.

• Depuis 1980, aux États-Unis, les dépenses pour les prisons ont crû 6 fois plus vite que celles de l’éducation. Certains États en sont même venus à consacrer plus d’argent aux prisons qu’à l’éducation supérieure.

Le livre est une remarquable démonstration du pouvoir de conviction des graphiques. Cela lui a cependant valu certaines critiques. En effet, comme chacun sait, une corrélation entre deux variables n’indique pas nécessairement un lien de causalité. Aussi, les auteurs prétendent expliquer les corrélations observées à partir des connaissances provenant de l’anthropologie, de l’éthologie et de la biologie. Ces connaissances remettent en question l’idée que l’homme est fondamentalement cupide, avare et égocentrique. Au fil de l’évolution, les humains ont appris qu’ils ont avantage à coopérer pour maximiser leurs chances de survie individuelle en cas de famine ou d’autres fléaux. Ainsi, le cerveau est programmé en fonction de la nécessité de maintenir l’harmonie au sein du groupe et les habilités sociales se manifestent très tôt dans la vie des individus. Par ailleurs, les stresses et les expériences d’adversité des parents sont communiqués et transmis aux enfants.

The Spirit Level n’a pas fait l’objet de la même attention au Québec qu’au Royaume-Uni. Cependant, on note ici un regain d’intérêt pour les questions relatives au capital humain, aux finalités du développement économique (la croissance du PIB ou le bonheur des personnes) et aux responsabilités des gouvernements dans la correction ou la compensation des inégalités. Le Congrès 2010 de l’Association des économistes québécois et le forum subséquent portaient précisément sur les défis du capital humain et plusieurs des questions évoquées dans The Spirit Level ont été abordées par les conférenciers, dont le prix Nobel James Heckman. Dans la même veine, il faut souligner la tenue à Montréal le 24 octobre d’un important colloque portant sur le renouvellement de la social-démocratie. Ajoutons que la section de la Capitale-Nationale de l’Association des économistes québécoise présentera en mai 2012 une conférence sur les récents travaux de l’OCDE concernant de nouveaux indicateurs permettant de mesurer le progrès des sociétés.

À l’échelle canadienne, une étude récente du Centre for the Study of Living Standards constate que le revenu du ménage a une influence relativement faible sur le bonheur individuel. L’état perçu de santé mentale et physique ainsi que les niveaux de stress et le sentiment d’appartenance constituent de meilleurs indicateurs du bonheur. Selon cette étude, les Québécois se classeraient bon deuxièmes, avec l’Alberta, derrière les résidents de l’Ile-du-Prince-Édouard sur l’échelle du bonheur. Et les citoyens de Québec et de Sherbrooke seraient plus heureux que ceux de Montréal et Toronto. Mais, curieusement, l’étude n’a trouvé aucune relation entre les inégalités et le bonheur….Heureusement, puisque les inégalités seraient en croissance au Canada selon une étude récente du Conference Board.

 

POUR EN SAVOIR PLUS

 

Commentaires

François Delorme

Le 21 octobre 2011, à 11 h 36

Toujours dangeureux d’un point de vue statistique le problème du « post hoc ergo propter hoc » (après cela mais pas nécessairement à cause de cela).

Ceci dit, il importe de considérer que, s’il est désirable de viser la maximisation du bien-être d’une société, l’existence de contraintes (du marché, fiscales, financières, etc.) rend l’exercice difficile voire périlleux. Les social-démocraties qui ont connu un relatif succès sont celles qui ont réussi à réconcilier ces deux éléments.

Nous allons en discuter en détails lundi prochain lors du colloque:

http://www.economistesquebecois.com/files/documents/0p/40/pdf-avechyperliens-1.pdf

François

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