Fulbert Tchana Tchana, Ph.D.

Collaboration spéciale

Crise d’endettement de la Grèce : une perspective historique

18 novembre 2011

Depuis le mois de mai 2010, la Grèce est dans la tourmente. Une crise économique doublée d’une crise d’endettement l’y a conduit. On retient sommairement des problèmes de ce pays, qu’il encourt un risque de défaut de paiement de sa dette publique et que, dans un tel cas de figure, il y a de forts risques de dislocation de la zone Euro (ZE), voire de l’Union européenne (UE). Cette dislocation conduirait à terme au bouleversement de l’ordre économique mondial au détriment de l’Europe. La crainte de cet enchainement d’événements cataclysmiques a conduit les pays de la ZE ainsi que le Fonds monétaire international (FMI) à se pencher sur le cas de la Grèce. Ils ont rapidement établi un fonds d’aide et procédé aux premiers décaissements en insistant sur la nécessité pour les autorités grecques de mettre en œuvre des mesures d’ajustement structurelles et budgétaires avant de bénéficier des autres tranches d’aide.

Malgré la bonne volonté et la détermination des autorités grecques, ces mesures ne semblent pas faciles à prendre et encore moins à implémenter. En effet, ces mesures n’offrent pas une très grande garantie quant à leurs capacités de sortir la Grèce de sa mauvaise situation.

La Grèce n’est pas le premier pays confronté à une crise de l’endettement. Un grand nombre de pays d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie ont connu ces problèmes au cours des décennies 1980 et 1990.[1] Nous pouvons citer entre autres : le Mexique, les pays africains de la zone franc (PAZF), le Brésil, l’Argentine, l’Indonésie et la Turquie. En revisitant l’enchainement des événements pour ces pays et comment ils s’en sont sortis, nous prédirons la trajectoire de la Grèce et prescrirons les pistes de solutions pour ce pays.

Comment est-ce que les pays confrontés à ces crises d’endettement s’en sont sortis ?

Au cours des années 1980 et 1990, la crise d’endettement a surtout touché les pays en développement (PED). Dans tous ces pays, elle a conduit à une crise économique sévère et à des remous sociaux de grande ampleur. Toutes ces crises se sont développées de manière assez identique en divers événements que nous regroupons en cinq phases.[2]

La crise grecque est-elle susceptible de produire les mêmes effets ?

La situation de la Grèce est différente de celle des PEDs en trois points.

  1. La Grèce est un pays développé de l’occident ce qui devrait lui éviter une trop grande rigueur de la part de ses créanciers et du FMI.
  2. La Grèce peut s’appuyer sur une monnaie solide, l’euro, même si elle n’en a pas le contrôle et que l’ajustement monétaire lui est impossible.
  3. Compte tenu des conséquences néfastes d’un défaut de paiement pour l’UE ainsi que de son coût psychologique pour l’Europe, la solidarité des pays de la ZE est plus que probable.

En dehors de ces trois différences, la situation de la Grèce est assez identique à celles des PEDs ayant eu des problèmes d’endettement.

Selon les expériences précédentes, quelle est la meilleure voie de sortie pour la Grèce?

La quasi-totalité des PEDs ayant subi une crise d’endettement ont eu à passer par l’ajustement monétaire. Malheureusement la Grèce n’en est pas capable car elle fait partie de la ZE. En effet, cette solution serait beaucoup plus coûteuse pour la Grèce que pour les PEDs car il lui faudrait créer une nouvelle monnaie, la mettre en circulation et la faire adopter par tous les agents économiques. Cela prendrait beaucoup de temps à implémenter et réduirait d’autant l’efficacité de cette solution.

Si, par contre, les pays de la ZE décident d’aider la Grèce en lui octroyant des prêts à taux réduit, cela ne fera que repousser le problème. Le secteur privé ne croira pas à ses chances de succès et n’investira donc pas suffisamment pour remettre le pays en expansion, seule possibilité pour mettre fin à la croissance de la dette.

La Grèce ne s’en sortira que si la ZE et elle-même adoptent un programme comportant les quatre piliers suivants.

  1. La ZE fournit des prêts à taux réduit à la Grèce aussi longtemps que nécessaire pour lui permettre de remplir ses engagements.
  2. La ZE transfère des revenus des gouvernements des pays riches vers ceux des pays pauvres afin de permettre à ces pays d’offrir des services d’un niveau standard à un coût d’imposition moyen standard [5].
  3. Le gouvernement grec adopte des réformes pour accroître l’efficacité de l’administration fiscale et ramener ainsi le taux d’imposition réel au niveau standard de l’UE dans cinq ans. En effet :
    • beaucoup d’économiste pensent que la faiblesse de la collecte des recettes en Grèce est du à la faiblesse de son administration fiscale, notamment à son incapacité à combattre l’évasion fiscale ;
    • certaines études ont évalué l’économie informelle en Grèce à au moins 25% du PIB[6].
  4. Le gouvernement grec réduit ses dépenses de manière à approcher le standard européen dans cinq ans.[7]

[1] Voir par exemple: BARRY EICHENGREEN et PETER H. LINDERT, The International Debt Crisis in Historical Perspective, The MIT Press, 1989.

[2]Ce regroupement en « phases » provient des observations de l’auteur basées sur les faits historiques concernant l’endettement des PEDs et inspirées de la littérature des crises financières.

[3] Voir par exemple HUW PILL, Mexican Debt Crisis of 1982, Harvard Business School, 2001.

[4] Le chapitre 1 de FEDERICO STURZENEGGER et JEROMIN ZETTELMEYER Debt Defaults and Lessons from a Decade of Crises, The MIT Press, 2007, montre que la quasi totalité des pays ayant subi une crise d’endettement ont eu recours à la restructuration ou au rééchelonnement de leur dette.

[5]Il s’agit d’un mécanisme proche du programme de péréquation appliquée actuellement au Canada.

[6] Voir par exemple ECONOMIST INTELLIGENCE UNIT, Country Report: Greece, 2010.

[7] En effet, BASIL MANESSIOTIS dans son article The root-causes of the Greek sovereign debt crisis, présenté à la 2nd Bank of Greece workshop on the economies of Eastern European and Mediterranean countries,  montre que la Grèce a accumulé des déficits budgétaires consécutifs pendants 36 ans en partie par une augmentation des dépenses et une réduction des taxes en année électorale.

Commentaires

Yves Odia

Le 21 novembre 2011, à 10 h 15

Très intéressant!

Si je comprends bien, la solution de sortie de crise pour la Grèce passe nécessairement par une redéfinition profonde des mécanismes d’action de la ZE. Cette zone est donc face à un dilemne qui peut compromettre ou assurer une fois pour toute sa survie. En effet, si la ZE arrive à mettre en place les mécanismes que vous préconisez, notamment le transfert d’une partie de la richesse des plus riches vers les plus pauvres, cela va à coup sûr l’aider à faire un bond en avant dans le processus d’intégration. Mais si elle échoue, son avenir peut-être compromis, puisque le signal qui sera envoyé sera celui d’une organisation incapable de concevoir et de mettre en oeuvre les réformes nécessaires à son développement. La ZE pourrait donc simplement être réduite à un statut de « club social » et quelque fois « économique » qui réunit régulièrement des dirigeants qui rivialisent d’ingéniosité au sujet de ce qui pourrait être fait.
Par ailleurs, j’avoue que les réformes que vous préconisez sont tellement profondes et requièrent un si haut niveau de consensus et de sacrifice politique que j’ai presqu’envie de conclure, après la lecture votre intervention, que la Grèce semble très mal partie. Mais peut-être que la faillite d’un plus grand que la Grèce… (l’Italie semble un bon candidat à cet effet) finira peut-être par convaincre les européens qu’il faut mettre en oeuvre ces réformes, maintenant…

Merci encore pour cet article,

Yves

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