Économiste-conseil, Membre du Comité des politiques publiques, Association des économistes québécois

ÉCONOMIE ET LIBERTÉ(S)

7 décembre 2011

 Liberté et économie sont deux notions à la fois éloignées et proches. A priori, la première relève du politique, la deuxième de la production et de l’échange de biens et services. Pourtant, un des grands débats en science économique est celui de l’importance devant être accordée à l’État dans la régulation et l’orientation de l’économie, soit du degré de liberté pouvant être laissé aux agents économiques. Les tenants d’une liberté maximale se réclament du libéralisme ou du laisser-faire, leurs opposants de la social-démocratie. Des politiciens endossent l’un ou l’autre camp. Les prises de position de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan ont ouvert la voie à trente années de libéralisme économique ou plus précisément de néo-libéralisme, puisqu’il s’agissait de la résurgence d’une idée ancienne.  

Le 15 novembre dernier, dans une conférence au Musée de la civilisation du Québec, Pierre Dockès, professeur à l’université Lyon-2, spécialiste de l’histoire économique, a retourné sous toutes les coutures les rapports complexes entre économie et liberté.  

Déjà en 2008, le magazine The Economist[1] s’était posé les mêmes questions dans le cadre d’un dossier sur le regain d’intérêt des économistes pour la question du régime du droit (Rule of law). Le régime du droit est une autre façon de parler de la démocratie puisque celle-ci s’est définie à l’ère moderne comme une société de lois s’appliquant à tous par opposition aux sociétés soumises à l’arbitraire royal.  Le régime du droit est caractérisé par le droit de propriété et par l’administration efficace de la justice, deux éléments perçus comme assurant la stabilité essentielle à l’investissement. Cette vision était celle de Hayek, le père du néo-libéralisme. Lors d’une conférence prononcée au congrès de 2006  de l’Association des économistes québécois, l’économiste péruvien Hernando De Soto[2], fondateur de l’Institut pour la liberté et la démocratie, a fait un plaidoyer convaincant en faveur des droits de propriété comme prérequis au développement des pays pauvres.  

Les propos de Dockès n’étaient donc pas vraiment originaux. Ils n’en revêtaient pas moins une grande pertinence en ces temps où l’on s’interroge sur la possibilité et sur la nécessité de mieux encadrer le grand capital. Nous reproduisons ici certaines des observations du conférencier. 

Liberté et libertés

 Pour Dockès, la notion moderne de liberté, soit l’absence de contrainte à l’action, remonte au XVIIIe siècle, le sièce des Lumières.  Jusque là, tout ou presque exigeait une permission du roi dispensateur des libertés ou  privilèges: liberté de pratiquer tel métier, d’ouvrir tel commerce, de produire tel bien. Les penseurs médiévaux, dont Thomas d’Aquin, estimaient qu’il revenait à l’État d’établir le juste prix des biens et services, soit le prix qui assurait à chacun ce qui lui revenait.  Pour Hobbes, l’omniprésence de l’État était justifiable pour protéger les hommes contre eux-mêmes. Puis en même temps qu’émergeait une vision plus optimiste de la nature humaine, l’idée est apparue que l’absence de coercition serait préférable.  

On a donc revendiqué, à gauche, la liberté démocratique, et, à droite, des libertés économiques. Une première ambiguïté est ainsi apparue sur le sens à accorder au mot liberté : d’une part, au singulier, la liberté politique assimilable à la démocratie et aux droits de la personne, d’autre part, au pluriel, les libertés économiques qui constituent en quelque sorte un sous-ensemble de la première. Pour Adam Smith et les autres penseurs du libéralisme, la libre concurrence pouvait assurer l’émergence du juste prix plus efficacement que l’arbitraire gouvernemental. 

Libertés économiques et démocratie

 Y a-t-il un niveau de développement économique qui permettrait l’éclosion de la liberté démocratique? Réciproquement, la démocratie peut-elle être vue comme un facteur de développement?  

Certains faits historiques tendent à montrer que la liberté est un facteur d’attraction des groupes économiques les plus entreprenants ou industrieux. L’expulsion des Juifs et des Musulmans s’est traduit par le déclin de l’Espagne au XVIe et XVIIe siècles. De même, le départ des Protestants suite à la révocation de l’Édit de Nantes a plombé pour longtemps l’essor économique de la France et, peut-être, du coup celui de la Nouvelle-France. Mais il existe aussi des exemples du contraire. Pendant quelques siècles, les empires russes et ottomans  et le Japon des Meiji  ont prospéré sous des régimes centralisés, hiérarchiques et autoritaires. Même constat, à l’heure actuelle, pour la Chine communiste. 

Si l’histoire ne fournit pas de réponses claires sur les relations entre croissance et démocratie, la question n’est pas plus facile à trancher sous l’angle théorique. En effet, d’une part, il est légitime de penser que les régimes démocratiques sont propices à l’innovation,  à l’allocation efficiente des ressources et aux compromis entre des besoins concurrents. D’autre part, les démocraties semblent moins favorables à l’épargne et à l’investissement. En effet, les masses veulent profiter à court terme des fruits de leur travail. Les régimes autoritaires peuvent plus efficacement entreprendre des programmes d’investissements ambitieux, fut-ce au détriment du niveau de vie de la population.

 La loi qui libère

 Pour Dockès, les libertés économiques favorisent la croissance économique quand elles sont encadrées. Sinon, la catastrophe est à craindre. En effet, malgré les libertés formelles, des pouvoirs de domination s’installent fatalement et des agents économiques peuvent se livrer à des exploitations qui privent leurs fournisseurs, leurs employés ou leurs clients de la juste part qui leur revient. Les recherches historiques de Fernand Braudel et d’Immanuel Wallerstein montrent que le capitalisme aboutit à des pouvoirs dominants, La concurrence pure et parfaite des manuels est une utopie. Aussi, Dockès fait sien le mot de Lacordaire pour qui «c’est la liberté qui opprime, la loi qui libère». La régulation étatique lui apparaît nécessaire. Il voit d’ailleurs dans la déconfiture de la zone euro, la résultante du manque de pouvoir de la Banque centrale européenne. 

Le capitalisme peut-il survivre?

 La crise amorcée en 2008, survenant après celles qui se sont succédé depuis le milieu des années 1990, marque peut-être la fin du néo-libéralisme. Signifie-t-elle pour autant la fin du capitalisme?  

Dockès rappelle que des penseurs éminents comme Joseph Schumpeter (dans Capitalisme, socialisme et démocratie) et Karl Polanyi se sont posé la même question au sortir de la Seconde guerre mondiale. Or, la crainte du communisme et la nécessité de reconstruire ont ouvert la voie à une présence réaffirmée de l’État et à trente années de grande prospérité économique, les «Trente glorieuses». 

Selon lui, le capitalisme s’en sortira encore une fois mais il doit être réformé et l’État doit jouer son rôle en encadrant mieux ou davantage les libertés économiques. C’est  peut-être au fond ce que demandaient confusément les Indignés de Wall Street, de Montréal et d’ailleurs. 

Le retour de l’économie politique?

 À certains égards, la conférence de Dockès s’inscrit dans un mouvement actuel de  retour en grâce de l’économie politique, soit de cette démarche intellectuelle qui réfléchit sur les fins et sur les moyens de la société et des institutions. Celle-ci avait été discréditée par une «science» économique férue de chiffres et de modèles abstraits. Devant l’échec apparent de cette science à prévenir et à résoudre les crises, un discours faisant appel, comme le fait Dockès, aux contributions de l’histoire, du droit, de la philosophie et des sciences humaines, quand ce n’est du simple bon sens, est plus que bienvenu. À la condition toutefois que ce discours demeure à l’intérieur d’un cadre formel et que ses propositions soient vérifiables.



[1] Order in the jungle – The rule of law has become a big idea in economics. But it has had its difficulties, The Economist, édition du 13 mars 2008.  http://w1p.fr/43265

[2]Voir la presentation de monsieur De Soto sur le site de l’Association à l’adresse http://w1p.fr/43262

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