Professeur honoraire (Université de Montréal) et consultant

Chômage, disparités de revenus et mondialisation : un débat

16 décembre 2011

L’article qui suit est le deuxième d’une série de trois portant sur les relations pouvant être établies entre la mondialisation et le marché de l’emploi. Le premier article[1] présentait le point de vue du prix Nobel Michael Spence  quant aux liens entre le recul économique des États-Unis et la mondialisation. Nous avons signalé  que pour favoriser  l’adaptation aux effets de la mondialisation, Spence s’oppose à  des coupures importantes de dépenses publiques. Pour lui, l’optimum à moyen terme serait de réduire la consommation et de favoriser les investissements en capital humain.  Il propose de mettre l’emphase sur l’augmentation de la productivité et sur l’établissement de salaires «compétitifs» dans certains segments de la chaîne de valeur ajoutée du secteur secondaire. En outre,  Spence  prône une stratégie axée sur la création d’emplois dans les segments à haute valeur ajoutée. Il appelle aussi une réforme de la fiscalité pour la simplifier et la reconfigurer en vue de promouvoir la compétitivité, l’investissement et  l’emploi. Il recommande en outre la diminution du taux d’impôt sur les entreprises américaine pour favoriser leurs activités aux É.-U.

L’analyse et les propositions de Spence ont suscité des réactions que nous examinons dans le présent article.

La critique de Richard Katz

Richard Katz prétend que l’importance que Spence donne  aux  facteurs extérieurs pour expliquer la lenteur de la reprise des emplois aux É.U. n’est pas justifiée. Selon lui,  les pertes d’emplois dans le secteur secondaire, soit  4,4 millions d’emplois entre 1990 et 2008,  seraient le principal facteur explicatif de l’évolution des emplois dans le secteur privé.  Spence lui-même a noté que l’emploi dans le secteur «échangeable» soumis aux facteurs extérieurs avait augmenté de 600,000 durant cette période.

Katz  souligne que le secteur secondaire a diminué en importance de 27% en Allemagne, de 26% au Japon et de 24% en France et aux États-Unis. Plutôt qu’à la mondialisation, ce déclin serait attribuable à la diminution de la part des dépenses pour les biens plutôt que les services, et à l’augmentation plus rapide de la productivité dans le secteur manufacturier par rapport au secteur des services. À cet égard, Katz  prétend que l’on peut promouvoir l’emploi, la croissance des salaires et l’efficience simultanément. À l’inverse, Spence suggère la protection des emplois dans les segments à haute valeur ajoutée, mesure qui, selon Katz,  pourrait nuire à la croissance de la productivité.

Katz note que l’augmentation de la productivité dans le secteur secondaire aux É.U. a été de 135% entre 1990 et 2008 alors qu’elle  n’a été que la moitié de cela en Allemagne et au Japon. Ces différences expliqueraient pourquoi les salaires réels ont diminué de 4-5% en Allemagne et de 5 % au Japon durant cette période

Dans son diagnostic de la situation actuelle, Katz donne beaucoup d’importance à des facteurs internes dont les suivants :

Ces facteurs expliqueraient pourquoi les salaires réels n’ont pas suivi l’augmentation du revenu national américain, résultat que nous avons aussi observé pour le Canada[2].

Katz mentionne aussi comme facteurs explicatifs des disparités grandissantes de revenu résultant :

Katz  suggère de promouvoir la croissance des exportations et d’adopter des politiques pour aider ceux qui souffrent de l’ouverture des marchés au commerce international.

La critique de Robert Z. Lawrence 

Selon Robert Z. Lawrence, une augmentation de la valeur ajoutée par travailleur ne donne pas nécessairement lieu à une augmentation du pouvoir d’achat des travailleurs. Par exemple une augmentation rapide de la productivité dans l’industrie de la production des ordinateurs pourrait se traduire uniquement par des diminutions des prix, ce qui profiterait aux consommateurs et non aux travailleurs. Les augmentations de la valeur ajoutée observée par Spence auraient été concentrées dans le secteur secondaire au sein duquel les salaires hebdomadaires moyen ont augmenté de 4% de moins que ceux dans l’ensemble de l’économie américaine. Par contre, comme le prétend Spence, les revenus dans le secteur «échangeable» n’auraient pas suivi la valeur ajoutée dans ce secteur et auraient augmenté plus que dans l’économie globale.

 Lawrence admet que «l’externalisation»’ de produits de basse valeur ajoutée, dont les vêtements et les produits électroniques, a contribué à la croissance lente de l’emploi dans le secteur « échangeable» mais il prétend que le changement technologique est un facteur explicatif  plus important. La croissance de la productivité donne lieu à la diminution d’emploi mais aussi à des produits moins coûteux ce qui pourrait faire augmenter l’emploi. Il note que ce deuxième effet n’a pas annulé le premier d’où moins d’emplois dans le secteur manufacturier.

Selon Lawrence, la part du secteur secondaire dans l’emploi total américain a diminué d’environ la moitié d’un point de pourcentage depuis 50 ans. Ce déclin ne s’est pas accéléré depuis 1990 et  il ne serait pas plus rapide que dans les années 1960 alors que le commerce international avait moins d’importance dans l’économie américaine.   

La réplique de Spence

Spence note que, sans la création d’emplois observée dans les secteurs public et de la santé[3] , le chômage aurait été plus élevé étant donné le déclin important de l’emploi dans le segment secondaire du secteur « échangeable». Spence questionne l’importance que Katz donne au secteur secondaire dans l’explication de la situation américaine. Il souligne qu’en 2008 l’emploi dans ce secteur était de moins de 15 millions alors que l’emploi dans le secteur échangeable était de 34,3 millions.

Le manufacturier n’étant maintenant que de 10% de l’emploi total et les services aux entreprises de 30%, la réserve de Spence apparaît justifiée. Il accepte cependant  l’observation de Katz à l’effet que l’augmentation de la productivité a été plus élevée dans le secteur secondaire mais il note que ce secteur ne diminue pas en termes absolus mais en termes relatifs par rapport aux services, ce qui est normal quand le revenu augmente.

Spence convient que les problèmes de productivité et les problèmes structurels de l’économie américaine sont intérieurs mais il estime qu’ils résultent en partie de la mondialisation. Il dit ne pas suggérer qu’il faut protéger les travailleurs,  les entreprises et les  industries de la concurrence, proposition que lui attribue Katz. Au contraire, il propose d’augmenter la compétitivité et  « l’inclusivité» en améliorant l’éducation, en investissant dans les infrastructures et en modifiant la fiscalité.

En réponse à Lawrence selon qui, en théorie, l’augmentation de la valeur ajoutée par personne ne donne pas nécessairement lieu à une augmentation dans le pouvoir d’achat des employés, il suggère de tenter de mesurer la productivité par segment de la chaîne de valeur ajoutée[4]. Les gains de productivité seraient ainsi décomposables en gains de productivité de chaque segment de la chaîne et en changements dans l’importance des segments de la chaîne vers des composantes à plus haute valeur ajoutée et à des rémunérations plus élevées.

Il accepte les commentaires de Lawrence à l’effet que l’innovation technologique ait fait diminuer l’emploi et augmenter  la productivité dans l’économie américaine. Il note cependant que la mondialisation a contribué à la décomposition de chaînes de valeur ajoutée et au déplacement hors des États-Unis des segments à  plus basse valeur ajoutée ,  analyse qui doit figurer dans la recherche de politiques appropriées pour améliorer la performance de l’économie américaine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1]LIBRES ÉCHANGES, 5 décembre 2011,  Les effets de la mondialisation sur le chômage et la répartition des revenus selon Michael Spence, http://w1p.fr/43229   

[2]LIBRES ÉCHANGES, 14 novembre 2011, La rémunération des travailleurs canadiens ne suit pas la croissance économique, http://w1p.fr/44315

[3]Composantes importantes du secteur «non échangeables» où l’on a observé la majeure partie de la création d’emploi entre 1990 et 2008.

[4] Nous n’avons pas les données pour le faire.

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