Thérèse Laflèche

Économiste consultante

LE PRIX DE L’ESSENCE EXAMINÉ SOUS TOUTES SES COUTURES, 2E PARTIE

16 janvier 2012

Dans le premier blogue que j’ai écrit à ce sujet, nous avons parlé de l’augmentation du prix de l’essence depuis la fin des années 1990, de l’importance de ce produit dans le budget des consommateurs, de l’inélasticité de la demande au prix, de la nature homogène du produit. Je vous avais dit qu’avant d’aborder la question de la volatilité du prix de l’essence, il fallait d’abord discuter de ses diverses composantes et c’est ce que nous allons faire dans le présent blogue.

Les composantes du prix de l’essence

Le prix de l’essence que vous pompez dans votre réservoir d’auto est composé de plusieurs éléments : le prix du pétrole brut, la marge brute du raffinage (la somme de ces deux éléments donne le prix de gros), les coûts d’exploitation du détaillant (y compris sa marge de profit) et les taxes (fédérale, provinciale et autres). Chacun de ces éléments, dont la part approximative dans le prix total d’un litre d’essence au Québec est indiqué ci-dessous entre parenthèses, peut faire varier le prix de l’essence.

1 – Le prix du brut (48 %)

Le prix du brut dépend essentiellement de l’offre et de la demande mondiales. Par conséquent, tout ce qui risque d’influencer cette offre et cette demande, que ce soit la conjoncture économique, la découverte de nouvelles sources de pétrole ou les avancées technologiques qui permettent d’exploiter de nouvelles sources (comme les sables bitumineux) et les événements géopolitiques, ont des effets sur le prix du brut. C’est principalement la hausse de la demande mondiale, entraînée par le développement des pays émergents comme la Chine, qui a fait grimper le prix du brut au cours de la dernière décennie.

2 – La marge des raffineurs (10 %)

En 1970, il y avait 40 raffineries au Canada et il n’en reste plus que 18 maintenant. Cela dit, selon un récent rapport du Conference Board sur l’industrie du raffinage au Canada, la capacité des raffineurs canadiens a augmenté de plus de 40 % depuis 1970, en raison de solides gains d’efficience[1]. L’industrie a investi énormément pour agrandir les raffineries, améliorer leur productivité et répondre à des normes environnementales et de sécurité plus sévères. Le taux d’utilisation de la capacité de production a également augmenté. Il a affiché une moyenne de 95,6 % au cours de la dernière décennie. Il s’agit d’un taux très élevé : en comparaison, le taux d’utilisation de la capacité de production était de 82,4 % au niveau mondial.

Le Canada a toujours été un exportateur net de produits raffinés. Comme la capacité de production a augmenté davantage que la demande intérieure au cours des 30 dernières années, les exportations se sont accrues, sauf au cours des années 2008 et 2009, où la crise financière et la récession qui a suivi ont eu des effets négatifs sur la demande américaine. Il faut dire que les exportations canadiennes de produits raffinés sont majoritairement destinées aux  États-Unis (ils ont absorbé 93 % de nos exportations totales au cours des cinq dernières années, selon les estimations du Conference Board).

Alors que le prix du brut est déterminé sur le marché mondial, celui du produit raffiné vendu au Canada est fixé sur le marché nord-américain. En raison du libre-échange entre le Canada et les États-Unis, si le prix de gros de l’essence au Canada différait du prix pratiqué aux États-Unis, la loi de l’offre et de la demande rétablirait rapidement l’équilibre des prix de vente dans les deux pays. Cela se vérifie par l’observation des prix de gros, qui évoluent en tandem de part et d’autre de la frontière, comme l’illustre le graphique ci-dessous, où le prix de gros à Montréal est comparé à celui de Rochester dans l’État de New York.

 3 - La marge des détaillants (5 %)

Ce qu’on appelle la marge du détaillant ne comprend pas que la marge bénéficiaire, mais également les coûts d’exploitation du détaillant tels que le coût du transport de l’essence à partir de la raffinerie, la publicité, le salaire des employés, l’entretien de la station service, etc. Selon les estimations de la Régie de l’énergie, la marge des détaillants s’est élevée à 5,1 cents le litre en moyenne au Québec en 2010. Elle peut cependant varier significativement dans le temps. Par exemple, elle est passée de 7 cents le litre en moyenne au cours de la semaine du 10 octobre 2011, à une moyenne de près de 4 cents le litre la semaine suivante[2]. Et ce type de variation est régulier. Nous en parlerons plus en détail quand nous aborderons la question de la volatilité du prix de l’essence, dans le prochain blogue.

Le marché de la vente au détail de l’essence a beaucoup changé au cours de la dernière décennie au Québec, comme dans le reste du Canada, d’ailleurs. Le nombre de stations-services a diminué, mais elles sont plus efficaces qu’auparavant : leur volume de vente moyen a beaucoup augmenté. La grande majorité des stations-services sont jumelées à des commerces comme un lave-auto ou un dépanneur. Le nombre de stations-services liées à des grandes chaînes du commerce de détail (Canadian Tire, Costco, etc.) s’est également accru.

La marge du détaillant dépend beaucoup du type de station-service : une station-service liée à une grande chaîne, par exemple, peut accepter une marge plus faible que les petits détaillants, parce qu’elle peut amortir ses coûts fixes sur un volume de vente beaucoup plus élevé. C’est d’ailleurs pour cette raison que la plupart des stations-services offrent également d’autres produits et services aux consommateurs.

Par ailleurs, le marché de la vente au détail de l’essence est très diversifié en termes de propriété. On distingue d’abord deux grandes catégories, soit les négociants-raffineurs  – ce sont les détaillants qui appartiennent à une entreprise qui possède aussi une raffinerie – et les négociants non-raffineurs. Parmi ces derniers, il y a quatre différents types de détaillants :

Dans ce marché,  qui décide du prix de vente, selon vous ? Comme une image vaut mille mots, et que ça en prendrait beaucoup pour vous expliquer comment cela fonctionne, je vous soumets le schéma ci-dessous, tiré du site de l’Institut canadien des produits pétroliers[3].

 

Comme vous le voyez, c’est assez complexe. Certains détaillants ont le loisir de fixer eux-mêmes le prix de vente, même lorsqu’il sont directement liés à un raffineur ou indirectement à travers des distributeurs régionaux. Ce qu’il est important de savoir, c’est qu’au Québec, le prix de l’essence de 27 % des stations-services est fixé par les raffineurs , celui de 26 % des stations-services est déterminé par le distributeur régional, la grande surface ou le négociant indépendant traditionnel qui opère une chaîne de stations-services et celui de 47 % des stations-services est déterminé par le détaillant lui-même[4]. On peut dire qu’il s’agit d’un marché assez concurrentiel.

4 – Les taxes (37 %)

Et puis il y a une panoplie de taxes. De fait, après le prix du brut, ce sont les taxes qui constituent la plus grande part du prix de l’essence. Au Québec, les taxes sont les suivantes :

Comme je l’ai indiqué, les taxes représentent 37 % du prix à la pompe. Ça, c’est la moyenne de 2010 pour le Québec. Cela vous paraît sans doute beaucoup, mais dites-vous que ça a déjà été pire ! En effet, quand le prix du litre d’essence était plus faible, la part des taxes était beaucoup plus élevée, comme le montre le graphique ci-dessous. On y constate, par exemple, qu’en 1997, 55 % des 62 cents le litre d’essence s’envolaient en taxes.

 

Bon. Maintenant que vous connaissez bien les diverses composantes du prix de l’essence, il vous sera plus facile de comprendre sa volatilité, qui sera le thème de mon prochain blogue. Alors à bientôt.

 

 [1] Le secteur canadien du raffinage pétrolier, Conference Board du Canada, Octobre 2011.

[2] Bulletin d’information sur les prix des produits pétroliers du Québec, volume 14, no. 43, semaine du 24 octobre 2011, Régie de l’énergie du Québec.

[3] Voir : http://www.cppi.ca/index_f.php?p=25

[4] Selon les données du National Retail Petroleum Site Census, de MJ Ervin & Associates, 30 avril 2011.

Commentaires

Karim Moussaly

Le 16 janvier 2012, à 8 h 10

Bonjour, blog intéressant sur les prix de l’essence. A la fin du 2e blogue, il aurait été intéressant d’insérer et commenter ce graphique:

http://www.economist.com/node/14291929

Karim

Thérèse Laflèche

Le 17 janvier 2012, à 12 h 38

Bonjour Karim,

en effet, ce graphique est très intéressant. Je vais revenir plus en détail sur la question des taxes dans mon dernier blogue sur le sujet (le cinquième), car c’est un élément important du prix de l’essence partout à travers le monde.

Merci de votre commentaire !

Thérèse Laflèche

Marc Turmel

Le 27 janvier 2012, à 1 h 34

Pourquoi les prix de l’essence ne peut il pas être égale partout au Québec…. Pourquoi les pétrolière auraient ils le droit de jouer sur les prix même à la grandeur du Canada…. Serait il possible au gouvernement de passer une loi du prix plancher égale partout sur le territoire Provinciale ou même à la grandeur du pays pour permettre de stabiliser les prix de consommation et diminué l’inflation. Le gouvernement serait gagnant car certaine famille plus serré dans leur budjet pourraient se permettre un peu plus…. Ils le font avec, le lait, le fromage et certain produit dit essentiel, il le font même avec , la bière. Ne sommes nous pas nous même la 3ème force mondiale de production de pétrole!!!!!!

Thérèse Laflèche

Le 27 janvier 2012, à 5 h 45

Bonjour M. Turmel,

sauf exception, il vaut mieux laisser le prix d’un bien fluctuer selon l’offre et la demande. Lorsque le prix d’un bien est fixé sous la valeur qui est déterminée par l’offre et la demande, le signal envoyé au consommateur n’est pas le bon et, en général, cela entraîne du gaspillage. C’est le cas pour l’eau, par exemple.

De plus, le pétrole est un bien dont la production a des effets négatifs sur l’environnement. Le juste prix du pétrole devrait inclure les coûts qu’il faudrait encourir pour contrecarrer ces effets (dépollution, investissement dans les technologies propres, etc.). Si le prix du pétrole reflétait ces coûts, il serait beaucoup plus élevé.

Pour protéger l’environnement, et parce que le pétrole est une ressource limitée, il faut encourager les gens à en consommer moins. Si le prix est fixé sous sa juste valeur , c’est l’effet contraire que l’on obtiendra. Il faut amener chaque individu à en consommer moins (en encourageant le transport en commun, la production de voiture plus économiques en énergie, etc.) d’autant plus que la population augmente et en consomme donc davantage.

Enfin, ce n’est pas parce que nous sommes un pays producteur que nous devrions bénéficier d’un prix plus faible. Même si le gouvernement nationalisait les pétrolières, il n’aurait pas intérêt à vendre le pétrole aux Canadiens à un prix plus bas que le prix mondial. Ce serait en effet plus rentable de vendre le pétrole au prix mondial et de redistribuer le surplus aux Canadiens.

Abaisser le prix de l’essence profiterait davantage aux plus riches, car ce sont eux qui consomment le plus d’essence, en moyenne. Pour aider les plus démunis, il vaut mieux redistribuer la richesse de façon à leur permettre de joindre les deux bouts.

Je ne sais pas si mes arguments vous auront convaincu, mais je vous remercie de m’avoir envoyé votre commentaire. Je suis certaine qu’il reflète l’opinion de beaucoup de Québécois. Je vous invite également à lire la suite de mon blogue sur le prix de l’essence la semaine prochaine.

Thérèse Laflèche

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