Thérèse Laflèche

Économiste consultante

LE TAUX D’ENDETTEMENT DES MÉNAGES CANADIENS EST-IL VRAIMENT INQUIÉTANT ?

14 mars 2012

Beaucoup d’encre a coulé au cours de la dernière année à propos de l’endettement des ménages canadiens. Surtout depuis que le taux d’endettement des Canadiens a dépassé celui des Américains. Quelle horreur ! Dans le présent article, je n’ai pas l’intention de procéder à une analyse approfondie de la question, car cela a déjà été fait, et bien fait, par plusieurs économistes de diverses institutions. Je veux simplement attirer votre attention sur certains éléments, que la majorité des analystes ont déjà mentionnés, et qui devraient être pris en considération afin de porter un regard plus critique sur ce qu’on lit ou entend à ce sujet dans les médias.

Dans l’ensemble, les analyses de fond qui ont été publiées sont beaucoup plus nuancées et certainement moins alarmistes que ce qui est véhiculé dans les médias. Les économistes admettent que les risques que l’augmentation du taux d’endettement des ménages nuise à la croissance économique du Canada existent, mais la majorité considère qu’ils sont limités.

L’endettement est souvent perçu comme malsain, mais il faut faire la différence entre l’endettement et le surendettement. Un jeune ménage qui veut s’acheter une maison n’a pas le choix de s’endetter : s’il attend d’avoir économisé la valeur de la maison qu’il convoite pour l’acheter, il ne sera certainement plus un jeune ménage, et peut-être même plus un ménage du tout ! Il sera toutefois surendetté s’il achète une maison au-dessus de ses moyens. Il faut donc faire la part des choses. 

La mesure de l’endettement

Pour commencer par le commencement, parlons du fameux «taux d’endettement des ménages» dont on nous rabat les oreilles depuis des mois. Ce taux d’endettement est mesuré par le ratio de la dette au revenu disponible des particuliers. En réalité, ce ratio ne permet pas de mesurer le risque auquel les ménages endettés sont exposés. Craig Alexander, l’économiste en chef du groupe TD, l’illustre par l’exemple d’un ménage hypothétique dont le taux d’endettement, mesuré par ce ratio, s’élèverait à 160 % :

Il n’est pas évident que le ménage ayant un revenu annuel de 100 000 $ et un prêt hypothécaire de 160 000 $ soit exposé à un risque financier majeur[i].

En effet, pour une hypothèque de cet ordre, les paiements mensuels à un taux fixe de 5 % pour 5 ans et une période d’amortissement de 25 ans, s’élèvent à peu plus de 1 200 dollar par mois. Un ménage bénéficiant d’un revenu annuel après impôt de 100 000 $ n’aurait certainement aucune difficulté à rembourser cet emprunt. Et même si les taux hypothécaires doublaient en cinq ans, les paiements passeraient à 1 650 dollars par mois, ce que ce ménage pourrait encore facilement supporter, sans compter que son revenu aurait fort probablement augmenté au cours de cette période. Bien sûr, cet exemple ne peut pas être transposé directement au niveau agrégé : le ratio de la dette au revenu personnel disponible est une moyenne et s’il s’élève à 160 %, c’est qu’il est supérieur à ce pourcentage pour certains ménages et inférieur pour d’autres.

D’autres mesures sont beaucoup plus appropriées pour évaluer le risque associé à l’endettement des ménages. Par exemple, le ratio de la dette aux actifs des ménages, qui tient compte des deux côtés de la médaille – ce que les gens doivent, par rapport à ce qu’ils possèdent en garantie. Ce ratio a augmenté au fil du temps, mais il demeure encore relativement bas : il est passé de 17,6 % au premier trimestre de 1990 à 20,4 % au troisième trimestre de 2011. C’est aussi le cas d’une autre mesure semblable, soit le ratio de la dette à la valeur nette (soit la valeur des actifs détenus moins les dettes sur ces actifs), qui est passé de 21,4 % à 25,6 % au cours de la même période.

Le fardeau de la dette, soit les intérêts à payer et le capital à rembourser par rapport au revenu, est une excellente mesure pour évaluer la situation financière des ménages, car elle reflète leur capacité à rembourser leurs emprunts. Dans le cas du ménage fictif donné en exemple plus haut, ce ratio s’élève à 15% si on le calcule à partir du revenu après impôt et il passerait à 20 % si les taux hypothécaires étaient deux fois plus élevés cinq ans plus tard et que le revenu du ménage n’avait pas augmenté au cours de cette période. 

Statistique Canada publie une mesure agrégée du ratio du service de la dette des ménages canadiens, mais cette mesure ne tient compte que des intérêts payés sur les emprunts, pas du remboursement du capital. Pour évaluer la situation financière des ménages, il vaut mieux utiliser le ratio calculé par la Banque du Canada à partir des données de l’enquête Canadian Financial Monitor (CFM) menée par Ipsos Reid Canada, qui fournit des renseignements détaillés sur le bilan des ménages[ii]. La banque centrale estime qu’un ménage est dans une position vulnérable quand le total de ses remboursements excède 40 % de son revenu brut.  

Dans sa dernière publication de la Revue du système financier, la Banque affirmait que selon ce critère, la proportion des ménages vulnérables était supérieure à la moyenne observée sur la période 2000 à 2010[iii]. Selon les calculs de la Société canadienne d’hypothèque et de logement, toutefois, en 2010 ce pourcentage était effectivement supérieur à la moyenne observée au cours de cette décennie (6,4 % contre 6,3 %), mais inférieur au sommet de 7,7 % atteint en 2001[iv].

 Le contexte économique : comparer des pommes avec des pommes

Doit-on s’inquiéter du fait que le taux d’endettement des ménages canadiens ait dépassé celui des ménages américains ?  D’une part, comme nous venons d’en discuter, le taux d’endettement mesuré par le ratio de la dette au revenu personnel disponible n’est pas un bon indicateur de la fragilité de la situation financière des ménages. D’autre part, le Canada n’est pas le seul pays dont le taux d’endettement des ménages ait surpassé celui des
États-Unis, c’est le cas de plusieurs autres pays dont plusieurs n’ont aucun problème majeur
[v]. En fait, il n’y a pas de niveau critique établi pour le taux d’endettement mesuré par le ratio de la dette au revenu personnel disponible.

Enfin, et c’est sans doute la principale raison de ne pas s’inquiéter : on ne peut pas se fonder sur ce ratio pour affirmer que les ménages canadiens sont plus endettés que les ménages américains. En effet, cette mesure ne dépend pas seulement du numérateur (la dette totale), mais aussi du dénominateur (le revenu personnel disponible). Or, le revenu personnel disponible est plus faible au Canada qu’aux États-Unis, parce que les ménages canadiens paient plus de taxes et d’impôts que leurs voisins. Ces taxes et ces impôts servent à payer des services publics, notamment la santé et l’éducation. Pour comparer des pommes avec des pommes, il faudrait ajuster le revenu personnel disponible des ménages américains pour en tenir compte. Les économistes de la Banque Nationale ont procédé à un exercice du genre, en soustrayant les dépenses de santé du revenu personnel disponible des ménages américains[vi]. Du coup, le taux d’endettement des ménages américains grimpe substantiellement et est beaucoup plus élevé que celui des ménages canadiens. Et si l’on tenait compte des coûts de l’éducation postsecondaire, l’écart serait encore plus grand.

J’ai lu des articles où l’on s’inquiétait du fait que le taux d’endettement des ménages canadiens s’approchait dangereusement du sommet atteint aux États-Unis juste avant la crise financière. Ce genre de comparaison simpliste laisse supposer que nous sommes à un cheveu de la catastrophe, compte tenu de ce qui s’est passé aux États-Unis. En plus de ne pas prendre en considération les différences entre les revenus personnels disponibles des deux pays, dont nous venons de parler, ces comparaisons ne tiennent pas compte des différences  majeures entre les contextes économiques : en 2008, les prêts à risque (subprime) consentis à un grand nombre de ménages américains avaient créé une bulle spéculative sur le marché de l’immobilier. On n’observe rien de tel au Canada présentement. Bien au contraire, les institutions financières canadiennes, qui étaient déjà très prudentes en 2008, sont soumises à des normes encore plus sévères aujourd’hui au niveau des prêts hypothécaires, et le marché immobilier se porte bien dans l’ensemble.

 Regarder les données de plus près

Nous avons vu ci-dessus que la Banque du Canada a utilisé les données de l’enquête CFM sur le bilan des ménages afin d’estimer le nombre de ménages endettés vulnérables. Les données détaillées donnent une bien meilleure idée de la situation que les ratios, comme le taux d’endettement, calculés avec des données agrégées.

En utilisant des données plus détaillées, on peut analyser l’endettement selon différentes caractéristiques des ménages, telles que l’âge ou le revenu. Ainsi, on est mieux à même d’évaluer le risque lié à l’endettement des ménages. Les économistes de Desjardins ont effectué une excellente analyse de l’endettement des ménages québécois grâce aux données de l’enquête CFM, fondée sur des données pertinentes comme le ratio de la dette à l’actif, et leurs résultats sont très nuancés[vii]. Leur conclusion est que la situation financière de l’ensemble des ménages québécois ne suscite pas d’inquiétude, mais que certains groupes, notamment les jeunes de moins de 35 ans et les ménages à plus faibles revenus, sont plus à risque. Une étude semblable de Statistique Canada parvenait à peu près aux mêmes conclusions pour les ménages canadiens[viii].

Je m’arrête ici, mais je n’en ai pas terminé avec le thème de l’endettement des ménages canadiens : mon prochain blogue portera sur le discours de la Banque du Canada à ce sujet.

 



[i] Services économiques TD, «Les implications d’un ratio d’endettement des particuliers élevé», Perspectives, janvier 2012.

[ii] Banque du Canada, «Une analyse de la situation financière du secteur des ménages effectuée à l’aide de micro-données», Revue du système financier, décembre 2006, pages 11 à 18.

[iii] Banque du Canada, Revue du système financier, Décembre 2011, page 30.

[iv] Société canadienne d’hypothèques et de logement, «Endettement des ménages». L’Observateur du logement au Canada 2011, page 44.

[v] CIBC World Markets Inc., «Beyond Debt-to-Income: New Light on How Canadians are Really Doing», Economic Insights, janvier 2012.

[vi] Banque Nationale, «Canada : Vents de face et de travers en 2012», Perspectives économiques, Hiver 2012, page 17.

[vii] Desjardins Études économiques, «Situation financière des ménages au Québec», Point de vue économique, Octobre 2011.

[viii] Statistique Canada, «Endettement et type de familles au Canada», Tendances sociales canadiennes, Avril 2011.

Commentaires

Jean-Pierre Furlong

Le 15 mars 2012, à 10 h 46

Très intéressant et très instructif Mme Laflèche! J’ai déjà hâte de lire votre commentaire sur le discours de la Banque du Canada au sujet de l’endettement des ménages.

Didier

Le 16 mars 2012, à 8 h 11

Cela n’a aucun sens qu’un condo en Floride coûte moins cher qu’un condo à Saint-Eustache. Franchement, entre les 2, je préfère la Floride ou même l’Arizona. Surtout que les interets de l’hypotheque sont deductibles d’impot aux USA.

Les gens ne pensent à vivre que dans l’immediat. C’est l’approche cigale. Les gens n’ont quasiment pas de cash. Ils vivent endettés jusqu’a la retraite. Est-ce vraiment serieux?

Vous donnez l’exemple parfait du couple qui gagne 100,000 et a une hypotheque de 160,000. Vous savez bien que dans la vrai vie rien n’est parfait. Dans cette moyenne, il y aussi le credit a la consommation qui n’est adossé à aucun actif. L’augementation du credit est fortement correlee a l’augmentation du prix des maison. Mais les salaires ne suivent pas. C’est un schema a la Ponzi. Il n’y a aucune valeur tangible deriere tout ca. C’est juste de l’euphorie.

Thérèse Laflèche

Le 20 mars 2012, à 12 h 22

Bonjour Didier,

c’est une question d’offre et de demande, tout simplement : présentement il y a un surplus d’offre en Floride, ce qui n’est pas le cas à Saint-Eustache (qui est une jolie ville, vous savez, où il fait aussi chaud aujourd’hui qu’en Floride – bien que ce soit exceptionnel !).

Par ailleurs, le fait que les paiements hypothécaires soient déductibles d’impôt aux États-Unis est un facteur qui stimule l’endettement. Or, il me semble que c’est ce que vous dénoncez…

Vous avez raison de mentionner que l’endettement dû à la consommation, qui n’est généralement pas adossé à des actifs, est plus inquiétant.

L’exemple que je donne n’est qu’une illustration. Il y a un beaucoup de ménages canadiens qui sont effectivement surendettés, ce que je déplore, tout comme vous. Le but de mon article n’était pas de minimiser ce problème.

Merci de votre commentaire.

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