Luc Godbout

Collaboration spéciale

50 ANS DE DISCOURS BUDGÉTAIRES

19 mars 2012

À la veille du prochain budget Bachand, je vous propose une relecture des discours budgétaires des 50 dernières années. Le regard historique aidera à mieux comprendre l’importance et la complexité de l’exercice budgétaire que le ministre Bachand s’apprête à livrer.

En partant, il est suggéré à tous ceux qui sont excédés d’entendre les discours publics sur le nécessaire contrôle des dépenses, l’importance du déficit zéro ou sur des concepts comme « vivre selon ses moyens », « emprunter pour payer l’épicerie », « en avoir pour son argent » de s’abstenir! En fait, chaque ministre des Finances depuis Jean Lesage a dû exposer d’une manière ou d’une autre les tensions budgétaires du Québec.

 Le nécessaire rattrapage

Même si à l’origine le recours à l’endettement était volontaire pour rattraper autant de retards (discours 1961), que sans cela le Québec se condamnait collectivement à la stagnation économique (discours 1963), Jean Lesage reconnaissait, sans s’en inquiéter pour autant, que la politique de son gouvernement s’était nécessairement traduite par une augmentation de la dette publique (discours 1964). 

L’inexorable dégradation des finances publiques

Les ministres des Finances suivants devinrent plus critiques. Paul Dozois faisait ressortir la montée alarmante des coûts de certaines dépenses (discours 1968). Robert Bourassa mentionnait que le temps était passé où l’État pouvait se permettre d’être plus ou moins efficace (discours 1970). Raymond Garneau a fait apparaitre la notion d’un Québec devant vivre selon ses moyens (discours 1972).

 Dans son premier discours budgétaire, Jacques Parizeau brossait une série de constats que bien des analystes font encore aujourd’hui.

Le niveau élevé des coûts des services publics, de l’effort fiscal et de l’endettement du Québec constitue un héritage bien lourd […] Il n’y a vraiment qu’une seule façon de dégager une marge de manœuvre : c’est de sabrer dans les programmes existants et de réformer la tarification de certains services publics de façon à ce qu’elle reflète mieux le coût encouru par la collectivité. […] on a constaté, à l’occasion des études sur l’effort fiscal des Québécois, que [la tarification] avait été largement sous-utilisée et qu’on avait laissé croire indûment aux contribuables que les services publics étaient gratuits. […]Il faut siffler la fin de la récréation (discours 1977).

Jacques Parizeau poursuivait dans les années suivantes ses sévères constats affirmant même qu’avant son arrivée en poste, le secteur public québécois avait complètement perdu les pédales (discours 1980) ce qui justifiait la nécessité de remettre de l’ordre dans la politique budgétaire.

 Déjà, l’héritage du passé et ses conséquences futures étaient évoqués. Thème également repris par Yves Duhaime alors qu’il énumérait une série de dépenses, dont les intérêts sur la dette, les déficits passés des régimes de retraite et le renflouement du déficit olympique représentant presque un dollar par trois dollars d’impôts et taxes prélevés par le gouvernement du Québec. À ses yeux, on voit à quel point le poids du passé peut hypothéquer un budget (discours 1985). L’année suivante, Gérard D. Lévesque intégrait la notion d’un gouvernement qui emprunte pour payer son épicerie (discours 1986).

 La longue lutte aux déficits

Devant les gestes que Gérard D. Lévesque posait pour retrouver l’équilibre budgétaire, il évoquait qu’une autre possibilité aurait été de laisser augmenter le déficit. Pour lui, ce résultat aurait eu pour effet de remplacer des impôts actuels par des impôts futurs et donc, avec la hausse des dépenses d’intérêt, de compromettre l’avenir (discours 1989).

 La lutte aux déficits se resserrait davantage sous André Bourbeau qui annonçait que les dépenses de programmes resteraient gelées tant que le gouvernement n’aura pas atteint son objectif de réduire le déficit à zéro (discours 1994).

 La situation était telle que l’année suivante, Jean Campeau allait encore plus loin dans la lutte aux déficits en réduisant les dépenses de programmes du gouvernement, en dollars, pour la première fois depuis plus de 25 ans (discours 1995). 

 Dans la foulée d’un Sommet socio-économique où les finances publiques ont été placées au cœur des discussions, la table était bien mise pour faire émerger un consensus sur la nécessité d’agir. Bernard Landry soulignait que

tous maintenant en conviennent, nous devons éliminer le déficit selon un calendrier précis qui nous mènera à zéro pour l’an 2000. Une loi viendra encadrer étroitement ce plan d’élimination du déficit et obligera, par la suite, le gouvernement à maintenir son budget en équilibre (discours 1996).

Deux ans plus tard, Bernard Landry notait la fin de l’emprunt pour payer l’épicerie. Ce faisant, il soulignait qu’on pouvait dire à notre jeunesse que nous avons cessé de reporter sur elle le fardeau de notre consommation collective d’aujourd’hui (discours 1998). Bernard Landry a également eu le privilège d’annoncer la fin des déficits, une première en 40 ans (discours 1999).

 L’endettement collectif

Une fois l’équilibre budgétaire retrouvé, le Québec ayant une dette relativement plus importante que les autres provinces canadiennes, la cible se déplace vers l’endettement, Pauline Marois indiquait qu’il fallait maintenant s’y attaquer. Elle procède alors à un remboursement de la dette d’un demi-milliard de dollars (discours 2001).

 À son tour, Yves Séguin reprend le thème de l’endettement en soulignant que lesagences de crédit ont exprimé à plusieurs reprises leurs préoccupations quant au niveau d’endettement du Québec.

Il ne faut pas se leurrer. Le seul fait que le déficit soit à zéro ne garantit pas que la cote de crédit soit intouchable (discours 2003).

Michel Audet s’attaque à l’endettement. Il souligne que

notre endettement élevé pourrait se justifier s’il avait servi, pour l’essentiel, à financer des immobilisations ou des mises de fonds rentables dans les sociétés d’État à vocation économique. Or, ce ne fut pas le cas. […] le gouvernement a choisi de se fixer une cible exigeante : ramener la dette en deçà de 25 % du PIB d’ici 2025. Pour atteindre cette cible, nous allons créer le Fonds des générations (discours 2006).

 Retour à la case départ avec la récession et ses conséquences

À l’aube de la dernière récession, Monique Jérôme Forget expliquait la nécessité d’avoir une réserve budgétaire.

Cette réserve provient de revenus supplémentaires dégagés au cours des derniers exercices financiers. Nous avons choisi de les engranger plutôt que de les dépenser. Cette réserve sera utilisée pour équilibrer les budgets des deux prochains exercices financiers. Ainsi, nous pourrons absorber le choc du ralentissement économique sans augmenter les taxes ou les impôts et sans réduire les services publics (discours 2008).

 Avec la série de déficits budgétaires découlant de la dernière récession, Raymond Bachand soulignait, à l’instar de ses prédécesseurs ayant piloté le ministère des Finances en situation difficile, qu’au fil des ans,

le Québec s’est donné le panier de services collectifs le plus étendu en Amérique du Nord. […] Ce niveau de service a un prix. Rien de ce que nous attendons de l’État n’est gratuit (discours 2010).

 Après avoir constaté avec ce tour de piste de cinq décennies de discours budgétaires qu’il s’agit d’un exercice bien complexe, ne reste plus qu’à attendre ce qu’on retiendra du discours budgétaire de demain de Raymond Bachand.

  

Luc Godbout est professeur à l’Université de Sherbrooke et chercheur à la Chaire en fiscalité et en finances publiques

luc.godbout@usherbrooke.ca

Twitter : @Luc_Godbout

Ce texte a aussi été publié par l’auteur comme une chronique dans le Journal La Tribune en mars 2012.

 

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