Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

LA DÉTÉRIORATION DES ÉTUDES DE PREMIER CYCLE

26 mars 2012

En cette période de contestation de l’augmentation des frais de scolarité, il est approprié de réfléchir sur l’institution universitaire qui a évolué avec le temps. Un point important est la détérioration relative des études de baccalauréat. C’est un phénomène généralisé en Amérique du Nord : la taille des classes s’est accrue, le recours à des pigistes aussi, et le résultat a été une réduction du temps d’étude et une inflation des notes.

 Voici ce qu’écrit un directeur d’études sous-graduées d’économique d’une université canadienne :

Il y a plusieurs années, lorsque j’ai joint le Département d’économique de Queen’s à titre de professeur adjoint, nous avions 10 sections pour le cours d’économique de première année avec 60 à 70 étudiants dans chacune. L’évaluation reposait sur des travaux et examens corrigés par les professeurs. Pour la prochaine année, nous aurons trois sections d’environ 450 étudiants chacune. Le professeur utilisera un micro pour être entendu dans un grand auditorium, et 90 % de l’évaluation portera sur des examens à choix multiples.[i]

Pour la simple transmission des connaissances, le grand groupe n’est pas un handicap majeur. La petite classe a toutefois un rendement supérieur lorsqu’il s’agit de préparer les étudiants à  résoudre des problèmes ou de modifier des attitudes.

De plus il existe un recours généralisé aux chargés de cours et à des pigistes et vacataires dont la disponibilité est nécessairement réduite pour les étudiants.

Qu’en est-il de l’évolution du temps scolaire des étudiants à temps complet? Les institutions proposent régulièrement la norme suivante : un cours de trois crédits correspond à trois heures de cours en classe et à six heures par semaine de travail hors cours de la part de l’étudiant. Avec une charge normale de cinq cours, le tout correspond à une semaine de travail scolaire de quarante-cinq heures.

On est loin de la norme en pratique. Une recherche a intégré les résultats de différentes enquêtes sur le temps scolaire des étudiants à temps complet de premier cycle aux États-Unis.[ii] Au début des années soixante, la semaine moyenne était de trente-neuf heures : quinze heures en classe et vingt-quatre heures en étude. Cette semaine moyenne est tombée à vingt-sept heures au début des années 2000, soit quinze heures en classe et seulement douze heures d’étude.

Cette baisse de plus de dix heures par semaine de temps d’étude s’applique à tous les sous-groupes (comme la présence ou non du travail externe) et à ceux qui consacrent généralement plus de temps au travail scolaire comme les femmes et les étudiants en génie. En somme, aujourd’hui, l’étudiant à temps complet est à temps partiel à l’université.

L’évolution des notes reflète-t-elle la semaine écourtée des étudiants? La réponse est négative. Au cours des dernières décennies, il y a eu deux phénomènes, soit l’augmentation de la moyenne des notes et leur compression ou la diminution de leur dispersion.[iii]

Christian Nadeau a étudié le phénomène à l’Université Laval.[iv] De 1988 à 2001, les seize facultés sans exception ont vu croître les moyennes des notes. La dispersion des notes a d’ailleurs diminué dans toutes les facultés sauf une. À la session d’automne 1988, 26 pour cent des notes décernées à la faculté de médecine étaient des A contre 67 pour cent  à l’automne 2001.

Il existe de plus une relation entre l’inflation des notes et la baisse du temps d’étude. Une recherche basée sur des données de l’Université de Californie à San Diego conclut que le temps d’étude moyen serait environ cinquante pour cent plus court si les étudiants d’un cours s’attendaient à une note moyenne de A au lieu de C.[v]

Les différentes références montrent bien la détérioration relative ou la non-priorité accordée aux études de baccalauréat. Il faut expliquer le phénomène. Ce sera l’objet d’un prochain blogue.

 

[i] Carmichael, L., 2010 (février). «The QED Advantage Fund», QED Newsletter, Kingston ON : Queen’s Economics Department, p.1.

 [ii]Babcock, P. & M. Marks, 2011(décembre). « The Falling Time Cost of College: Evidence from Half a Century of Time Use Data, » The Review of Economics and Statistics, 93(2), p. 468-478 et 2010 (août). “Leisure College, USA: The Decline in Student Study Time”, AEI Education Outlook, no 7 (disponible à http://w1p.fr/53660).

[iii] Une documentation américaine agrégée et par institution se retrouve sur le site www.gradeinflation.com.

 [iv] Son essai est largement reproduit dans Le Soleil du 24 mai 2003.

 [v] Babcock P., 2010 (octobre). «Real Costs of Nominal Grade Inflation: New Evidence from Student Course Evaluations», Economic Inquiry. 48(4), p. 983-996.

 

Commentaires

Jean-Pierre Furlong

Le 19 avril 2012, à 9 h 13

M. Bélanger,
Un éditorial de l’édition du 7 avril dernier de The Economist (p.18) donne d’autres exemples d’inflation des notes à l’université. Il présente aussi d’autres cas de ce qu’il identifie comme «The devaluation of everything». À lire!

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