Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

L’UNIVERSITÉ, UNE BUREAUCRATIE PROFESSIONNELLE

1 avril 2012

La dynamique de l’université perçue comme une bureaucratie professionnelle aide à expliquer la détérioration des études de baccalauréat qui a été explicitée dans un récent blogue. À l’université, on est en présence de deux pouvoirs, corps professoral et administration, débouchant sur une lutte bureaucratique où l’autonomie professionnelle demeure l’élément fondamental.

Les personnes hautement qualifiées désirent conserver une importante autonomie dans leurs décisions, plutôt que d’être soumises à des directives précises de superviseurs. Pour elles, les rigidités inhérentes à la bureaucratie traditionnelle ne conviennent pas.

Les professeurs d’université sont des décideurs importants; leurs intérêts peuvent facilement s’opposer à ceux de l’administration de l’établissement qui est soumise aux contraintes du bailleur de fonds, le gouvernement.

L’université analysée par Adam Smith

Il y a deux siècles et un tiers, Adam Smith consacrait quelques pages de sa Richesse des nations à l’institution universitaire. Sa perception demeure encore pertinente :

Dans d’autres universités, il est interdit au maître de recevoir un honoraire ou rétribution de ses élèves, et son traitement annuel constitue la totalité du revenu de sa fonction. Dans ce cas, son intérêt se trouve mis en opposition aussi direct que possible avec son devoir. L’intérêt de tout homme est de passer sa vie à son aise le plus qu’il peut et, si des émoluments doivent être exactement les mêmes, qu’il remplisse ou non quelque devoir pénible, c’est certainement son intérêt (au moins dans le sens qu’on attache communément à ce mot), ou de négliger tout à fait ce devoir, ou bien, s’il est sous les yeux de quelque autorité qui ne lui permette pas d’agir ainsi, de s’en acquitter avec toute l’inattention et toute l’indolence que cette autorité voudra lui permettre. Si naturellement il a de l’activité et qu’il aime le travail, son intérêt est d’employer cette activité à quelque chose dont il puisse retirer un avantage plutôt qu’à l’acquittement d’un devoir qui ne peut lui en produire.

Si l’autorité à laquelle il est assujetti réside dans la corporation, le collège ou l’université dont il est membre lui-même, et dont la plupart des autres membres sont, comme lui, des personnes qui enseignent, ou qui devraient enseigner, il est probable qu’ils feront tous cause commune pour se traiter réciproquement avec beaucoup d’indulgence, et que chacun consentira volontiers à ce que son voisin néglige ses devoirs, pourvu qu’on lui laisse aussi de son côté la faculté de négliger les siens.[i]

Le corps professoral se situe au cœur du processus de production universitaire. Il prend de façon autonome de nombreuses décisions qui conditionnent l’affectation des ressources. Grâce au principe de la liberté académique, le professeur réussit à limiter l’étendue des contrôles qui s’exercent sur ses services et sur l’emploi de son temps. Il reste libre d’enseigner ce qui lui plaît, de la façon qu’il l’entend. Cela lui permet de s’attribuer une bonne part du budget discrétionnaire de l’établissement.

La domination du producteur

La domination du « producteur » devient facilement une entrave à la démocratisation plus poussée de la formation universitaire. Les professeurs préfèrent normalement s’entourer des étudiants les plus doués, plus réceptifs et qui, souvent, servent de facteurs de production dans leurs travaux de recherche ou de consultation. Si les professeurs n’ignorent pas que la demande de leurs services dépend du niveau et de la croissance de la clientèle étudiante, leurs intérêts  individuels ne les orientent pas moins vers un élitisme incontestable grâce auquel les élèves les plus doués obtiennent généralement les meilleurs services.

Cette divergence entre les intérêts  individuels et collectifs du corps professoral se résout le plus souvent par la multiplication de petits groupes qui suivent des cours fort spécialisés et coûteux, de concert avec des cours généraux et peu coûteux qui s’adressent à de très nombreuses clientèles. Ces derniers sont les cours « populaires » qu’un département se résigne à assumer pour obtenir plus de ressources professorales.

Conclusion

La dépréciation des études de premier cycle reflète les incitations qu’affronte l’universitaire dans un monde de plus en plus spécialisé. S’il est un excellent communicateur et intégrateur des connaissances, sa réputation demeure locale, limitée aux étudiants de son unité. De son côté, le chercheur vise la reconnaissance des membres de sa discipline et reçoit les nombreuses décharges d’enseignement à l’intérieur de son université. La promotion dépend des activités de recherche et l’inflation des notes achète la paix avec les étudiants de premier cycle.

 


[i] Smith, Adam. 1776. Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, La traduction vient de Bousquet, G. H.1950. Adam Smith, Paris : Dalloz p. 280-281.

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