Professeur titulaire, Département d’économique, Université Laval

LE PARADOXE DU SECTEUR MANUFACTURIER AMÉRICAIN

24 avril 2012

Au cours des trois dernières décennies, soit pour la période de 1980 à 2010, le secteur manufacturier américain se caractérise par un paradoxe : une chute importante de sa part dans l’emploi tout en conservant une part croissante de la production. Examinons les données.

L’emploi

Depuis au moins un siècle et demi, la part relative de l’emploi dans les services est croissante. Toutefois, les trois dernières décennies se caractérisent par l’importante chute de la part de l’emploi manufacturier par rapport à l’emploi non agricole aux États-Unis. Elle est passée de 20,7 pour cent en 1980 à 8,9 pour cent en 2010. L’importance relative des emplois manufacturiers a chuté de plus de la moitié, soit de 57 pour cent.

La production

Une telle évolution de l’emploi manufacturier ne devrait-elle pas se traduire par une part décroissante de ce secteur dans la production de toute économie? Paradoxalement, ce n’est pas le cas.

Au cours des trois décennies, la croissance annuelle moyenne de la production ou du PIB réel fut de 2,73 pour cent. Qu’en est-il pour le secteur manufacturier? Le taux moyen de croissance du volume de production ou de la valeur ajoutée réelle dans ce secteur y fut plus élevé, soit 2,92 pour cent.

Une chute drastique de la part de l’emploi du secteur manufacturier fut donc concomitante avec son importance relative croissante dans le volume de la production américaine. Pourquoi en est-il ainsi?

La capitalisation du secteur

Une visite de l’aluminerie de Deschambault m’a montré la faible présence de travailleurs sur le plancher de production. Les établissements manufacturiers  se caractérisent généralement pas une très forte capitalisation qui accroît appréciablement la productivité du travail ou de la production par travailleur.

Le secteur de la fabrication s’est aussi capitalisé par le transfert vers les pays en  voie de développement des industries utilisant davantage de travailleurs moins spécialisés, comme les secteurs du vêtement et de la chaussure.

Le paradoxe du secteur manufacturier américain entre 1980 et 2010 d’une baisse relative très importante de l’emploi contre une part relative  croissante de la production s’appuie sur les statistiques officielles. Toutefois, ces dernières peuvent cacher d’importants biais pour  le secteur intangible des services.

Les secteurs manufacturiers  canadien et québécois affrontent le même environnement que celui des États-Unis. Toutefois, comme une grande partie de la production est reliée au commerce international, avec 35 pour cent des expéditions manufacturières pour le Québec en 2009, l’évolution de la valeur du dollar canadien peut ainsi devenir le facteur dominant à moyen terme. La baisse du taux de change du dollar canadien d’un sommet de 0,89 en $ É.-U.  en novembre 1991 à un creux  de 0,61 en janvier 2002 a rendu le secteur de la fabrication très compétitif sur le marché international.  L’évolution à la hausse de l’emploi de ce secteur au Canada se démarquait alors des autres pays industrialisés. Durant cette période au Québec,  les secteurs très concurrencés mondialement du meuble, des produits en caoutchouc, de l’habillement, des produits textiles et en matière plastique connaissaient d’importantes croissances des exportations bien supérieures aux autres secteurs.  La hausse du dollar canadien depuis 2002 a entraîné des adaptations plus prononcées dans l’autre direction.  Comme le montre la figure, les coûts du travail par unité de production manufacturière traduits en dollars américains ont crû de 67,6 pour cent entre 2002 et 2010.

 

Changement  du coût du travail par unité de production du secteur manufacturier entre 2002 et 2010 mesuré en dollars américains

Source: Council of Economic Advisers (2012: 146)

  La part du secteur  manufacturier dans l’emploi  au Québec est passée de 20,4 pour cent en 2002 à 13,8 pour cent en 2011.

 

Source des calculs : Council of Economic Advisers 2012, The Annual Report of the Council ofEconomic Advisers, Washington D.C. : U.S. Government Printing Office, Tableaux B-13 p. 334 et B-46 p. 372. http://www.whitehouse.gov/administration/eop/cea/economic-report-of-the-President

*Pour un excellent texte concret sur le secteur manufacturier, voir : DAVIDSON, Adam 2012 (janv.-fév.) « Making It in America », The  Atlantic.  http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2012/01/making-it-in-america/8844/

 

 

 

 

 

 

Commentaires

Jean-Pierre Furlong

Le 25 avril 2012, à 9 h 29

En complément au texte de M. Bélanger, je vous sugère deux analyses sur le secteur de la fabrication. L’une a été publiée sur le site Internet de Statistique Canada (SC) le 20 mars dernier, l’autre dans l’édition du 21 avril de The Economist.

L’ étude de Baldwin et Yan publiée par SC «… porte sur la relation entre l’adaptation et la prospérité» chez les entreprises manufacturières canadiennes. Il y est question d’innovation, d’expansion sur les marchés, de productivité ainsi que de structure organisationnelle.

Voici quelques-unes des conclusions de cette étude :

«Entrer sur de nouveaux marchés intérieurs est aussi avantageux qu’entrer sur les marchés internationaux…Pour une entreprise, le fait de sortir des marchés d’exportation la rend peu susceptible de subir des répercussions négatives sur la croissance de sa productivité si cette sortie est suivie d’une entrée sur de nouveaux marchés intérieurs.»

«Une structure organisationnelle souple et décentralisée est une caractéristique importante des établissements entrant sur de nouveaux marchés comparativement aux autres établissements. Les établissements qui y arrivent se démarquent généralement par une conception flexible des tâches, le partage de renseignements avec les employés et l’existence d’équipes de résolution de problèmes, de comités mixtes patronaux-syndicaux et de groupes de travail autonomes.»

«Les écarts au chapitre de la réussite sont associés à la capacité des entreprises à trouver des moyens innovateurs de s’adapter au changement.»

L’originalité de cette étude tient à ses sources de données, à la méthode d’analyse et à la longue période d’examen. Elle n’est pas basée sur des études de cas, mais bien sur des résultats de vastes enquêtes. Aux personnes rébarbatives aux équations et aux tableaux, la lecture de l’introduction et de la conclusion donne une bonne idée de son contenu.

Quant à The Economist, il y est question de la troisième révolution industrielle, notamment de l’innovation dans le secteur de la fabrication.

Références :

Baldwin, John R. et Beiling Yan. «Expansion sur les marchés et croissance de la productivité : les nouveaux marchés intérieurs sont-ils aussi importants que les marchés internationaux?». Statistique Canada, mars 2012. 33 pages.

The Economist, édition du 21 avril 2012. Éditorial en page 15 et rapport spécial de 20 pages au centre de la publication.

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