Professeur titulaire, Département d’économique, Université Laval

MON PREMIER EMPLOI

2 mai 2012

Le blogue permet une grande flexibilité sur les sujets à traiter. Il s’agit ici d’en profiter pour référer à mon premier emploi avec une quelconque formation universitaire. C’était il y a déjà un demi-siècle, soit à l’été 1962.

Après une deuxième année universitaire, j’avais obtenu un emploi d’été au Bureau fédéral de la statistique (Statistique Canada depuis 1971). Un ancien président de l’Association des économistes québécois, Guy Leclerc, était mon patron. L’objet de mon travail demeure encore pertinent aujourd’hui.

À chaque fin d’année depuis 1950, il existe une imposante enquête, présentement auprès de 30,000 organisations, sur les intentions d’investissements en construction non résidentielle et en matériel et outillage pour l’année suivante. Cette enquête sert aussi à recueillir des données réelles provisoires pour l’année qui se termine et fait l’objet de la publication Investissements privés et publics au Canada : perspectives vers le début de mars. Au même mois, un questionnaire est envoyé avec un échantillon identique pour obtenir les données réelles de l’année qui vient de se terminer.

De 1950 jusqu’au milieu des années 2000, il existait une troisième enquête qui débutait au mois de mai pour accroître la précision des données sur les intentions d’investir calculées originalement à l’aide de l’enquête de l’automne précédent. On recourait à un échantillon  beaucoup moindre mais qui englobait près de 95 pour cent des dépenses.

Le bien-fondé de l’enquête de la mi-année repose sur l’hypothèse bien réaliste qu’après l’écoulement d’au moins cinq mois dans l’année, les organisations sont en meilleure position pour estimer les investissements qu’elles feront.

Comme le montrent les deux figures portant sur les dépenses d’investissement totales, publiques et privées et sur celles du secteur manufacturier, l’enquête de mi-année n’avait pas été très utile au cours de la période des quatre années de 1958 à 1961: elle n’avait pas amélioré la précision de l’enquête précédente. Le sujet de mon travail d’été devenait la question suivante: pourquoi l’enquête de mi-année avait été peu utile au cours des dernières années?

 Variations annuelles des dépenses d’investissements selon trois enquêtes, 1950-1961

 Source : BÉLANGER  (1962)

L’explication

À la lecture du peu d’écrits à l’époque sur les enquêtes des anticipations des dépenses en immobilisations au Canada et aux États-Unis, la conclusion suivante émergeait: dans la mesure où les anticipations de chaque entreprise sont concernées, la dispersion de l’anticipation sur le réel peut être et est, dans les faits, très importante et pourtant, les données produisent de bonnes anticipations pour l’industrie ou le secteur.

Pour illustrer ce point, prenons les firmes dans le secteur du papier qui avaient en 1960 une prévision des dépenses d’investissements de plus de 250 000 $. Ces 88 entreprises avaient une erreur de prévision initiale moyenne de 39,4%. Lorsque nous additionnions leurs estimations, ces 88 firmes, en tant que groupe, avaient une erreur de prévision de seulement 4%. Dans l’agrégation, les erreurs de sous-estimation annulent les erreurs de surestimation. Toutefois, on ne peut conclure que des erreurs d’anticipation moins importantes par les entreprises donneront généralement de meilleures anticipations au niveau de l’industrie. Elles ne font qu’en accroître la probabilité.

De meilleures prévisions des firmes en milieu d’année peuvent ne pas se refléter dans les estimations pour le groupe. Ce fut le cas en 1960 pour les 88 firmes du papier. 33 entreprises n’avaient signalé aucune modification à leurs prévisions antérieures alors que les autres apportaient une correction de 36,1%. Malgré que la moyenne de l’erreur  des estimés de mi-année à 28,9% était inférieure à l’erreur initiale de 39,4%, l’erreur de mi-année de ces 88 entreprises en tant que groupe était de 10,5%, ce qui était pire que l’erreur initiale de prévision de 4,0%. Un nombre moins élevé de firmes avait sous-estimé leurs dépenses et ainsi la compensation des erreurs avait été moindre lors de l’agrégation.

Conclusion

Comme le montrent les deux figures, la réponse à la question qui m’avait été posée n’était pas compliquée. L’enquête de mi-année augmentait la précision des estimations aux années de rapide croissance des investissements où l’enquête initiale avait un important biais de sous-estimation. Ce n’était pas le cas pour les années d’une économie rachitique avec peu de changement dans le niveau des investissements. En ces années, le premier estimé est beaucoup plus précis non à cause d’erreurs moindres dans les réponses des organisations mais plutôt par une absence de biais dans leurs réponses. Ceci permet une plus grande compensation des erreurs individuelles de prévision.

Enfin, de ce premier travail d’été, j’ai conservé deux enseignements. Le premier est une admiration pour les professionnels des agences de statistiques qui font un travail de « moine » moins enivrant que celui relié à la détermination des politiques. Le second concerne le désintérêt, peut-être aujourd’hui légèrement moindre, de la profession pour la précision des données.

 

Source: BÉLANGER, Gérard 1962 (August), An Examination of the Adequacy of the Mid-Year Survey of Capital Expenditures, (a report prepared in the Planning and Development Section of the Business Finance Division-D.B.S. under the direction of Guy Leclerc, 30 p. et 6 figures.  

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