Jean-Yves Duclos

Professeur, Département d'Économique, Université Laval

LETTRE D’ARABIE

8 novembre 2012

J’ai eu tout dernièrement la chance de participer à une conférence organisée à Tunis par le Centre de recherches pour le développement international. La conférence avait comme titre « D’un printemps arabe à un printemps économique? ». Comme l’indique ce titre, elle traitait d’un effet éventuel (et espéré) de domino de la libéralisation politique observée depuis près de deux ans en Arabie sur le développement économique du monde arabe.
On prend rapidement conscience lors d’une telle conférence que le printemps arabe a peu à voir avec le printemps « érable » rapporté dans certains médias… En écoutant les présentations et les points de vue des participants, dont plusieurs ont agi comme acteurs de premier plan dans le processus de changements, on constate néanmoins que certaines réalités et certains thèmes nous sont étrangement communs.

La démographie et le développement

Une différence importante entre le Québec et le monde arabe est le contexte démographique. Les pays de cette région connaissent une forte croissance de leur population active, une croissance de l’ordre de 3 % par année en Tunisie par exemple. Cette croissance de la population active, nourrie par l’arrivée massive de jeunes adultes sur le marché du travail, peut être la source d’un important dividende démographique porteur de développement économique. Un tel dividende démographique survient lorsque la croissance de la population active dépasse significativement celle de la population totale. Les pays arabes sont présentement au coeur de ce potentiel de dividende démographique.

Pour que ce potentiel se traduise en effets réels de croissance, il faut toutefois que le marché du travail puisse intégrer cette jeune population active. Ce n’est malheureusement présentement pas le cas dans la plupart des pays arabes. L’investissement réduit par l’incertitude, la chute des recettes touristiques et les turbulences commerciales produites par le printemps arabe ont fait chuter la croissance et augmenter, par exemple, le chômage de 13 % à 19 % en Tunisie entre 2010 et 2011, causant un sentiment profond d’exclusion et d’injustice sociale.

Le contexte démographique est évidemment fort différent au Québec. La population active québécoise est présentement à son maximum. Elle n’augmentera plus dans les prochaines années. L’augmentation future de la taille totale de la population du Québec ne viendra que de celle de la population de 65 ans et plus. Le Québec ne peut plus compter sur les effets bénéfiques d’un dividende démographique. Cela fait maintenant partie de son passé. Le Québec doit plutôt trouver des manières de réduire les effets néfastes des profonds changements démographiques qui prennent présentement pleinement leur ampleur. Ce n’est plus, au Québec, l’intégration des jeunes adultes au marché du travail qui représente un défi, c’est plutôt l’encouragement de la population plus âgée à poursuivre plus longtemps sa participation au marché du travail.

Les institutions et le développement

Le thème de la corruption a aussi été abordé lors de la conférence. La corruption, déjà élevée et évidente avant les révolutions, s’est transformée sans nécessairement avoir décru en importance. Autrefois au service et sous le contrôle des hauts dirigeants, les activités de corruption sont maintenant plus diffuses, mais tout aussi néfastes. La corruption crée des distorsions dans les comportements de production et d’investissement, mine la confiance dans les institutions publiques, accroît le cynisme et rend difficile l’acceptation de réformes économiques et sociales qui demandent la confiance des citoyens dans leurs institutions.

On retrouve aussi dans le monde arabe une association entre crise économique et crise politico-identitaire. Cela est entre autres visible en Égypte et en Tunisie, des pays où la difficulté d’intégrer les jeunes adultes au marché du travail, l’insécurité économique et la faible croissance nourrissent le radicalisme politique et l’isolationnisme économique. Les manifestations politico-identitaires observées dans ces pays sont aussi souvent nourries par le populisme, le populisme étant une réaction naturelle dans des environnements où règne la confusion. Le populisme mène souvent à des politiques de trop court terme, des politiques qui achètent l’appui temporaire des populations, mais qui peuvent nuire au développement de long terme.

Politiques économiques et développements

L’insécurité politique et économique génère des résistances importantes aux changements. Les groupes d’intérêts variés ont tendance à porter davantage attention à une augmentation de leur part de la « tarte économique » plutôt que d’en accroître collectivement la taille totale, entre autres, par des réformes des politiques économiques.

Certaines de ces réformes sont envisagées depuis longtemps. Un exemple est celui d’une réforme des systèmes de subventions de certains biens de consommation, comme certains biens alimentaires et l’énergie. Ces systèmes de subventions à la consommation coûtent souvent très cher en Arabie. Les dépenses associées à ces subventions sont, par exemple, de l’ordre de 15 % du PIB en Libye, soit une proportion plus importante que celle que représentent les dépenses de santé au Québec. Ces subventions profitent surtout à la classe moyenne et créent des distorsions importantes des comportements. On note, par exemple, que les fortes subventions du pain (le prix d’une baguette de pain en Tunisie est d’environ 0,25 $, soit moins que le coût du blé nécessaire à sa production) mènent à du gaspillage. Certains agriculteurs trouvent ainsi économiquement avantageux de nourrir leur bétail au pain plutôt qu’au blé…

On observe au Québec des effets redistributifs et comportementaux analogues dans le contexte de certaines subventions accordées par l’État. C’est le cas des subventions implicites à la consommation d’hydroélectricité et explicites à l’éducation postsecondaire et à la garde des enfants. Dans tous ces cas, ce sont les familles plus aisées qui profitent davantage de l’aide de l’État; des effets néfastes de ces subventions sur les comportements de consommation, d’investissement et de production sont aussi observables.

Dans le contexte politico-économique actuel, il n’est pas surprenant d’observer dans le monde arabe davantage de comportements de protection que de comportements d’adaptation et de renouveau. Les protestataires arabes préfèrent demander davantage des mêmes privilèges, tels que ceux fournis par les subventions à la consommation et le clientélisme d’État, plutôt que de demander des formes préférables, mais moins familières d’intervention de l’État. On connaît au Québec des résistances semblables; il suffit de mentionner la résistance à l’indexation de différents tarifs, à l’augmentation des droits de scolarité pour faire face aux défis du financement de l’éducation postsecondaire, et à l’augmentation du prix de l’hydroélectricité pour refléter le coût marginal réel de production de l’hydroélectricité et l’augmentation générale du coût de l’énergie.

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