Économiste-conseil, Membre du Comité des politiques publiques, Association des économistes québécois

À PROPOS DE LA CENNE NOIRE

30 janvier 2013

La disparition progressive de la pièce d’un cent à compter du début de février devrait se faire sans anicroche pour la bonne raison que la «cenne noire» n’offre plus les services que l’on attend normalement d’une pièce de monnaie.  Par sa mort annoncée, l’humble sou noir fournit quand même une bonne occasion de se remémorer les fonctions de la monnaie de papier et de métal.

Selon les manuels d’économie, la monnaie remplit trois fonctions de base : moyen d’échange, unité de compte, réservoir de valeur. L’actualité nous signale que la monnaie en espèces a aussi une fonction particulière que l’on ne retrouve pas dans les manuels soit celle de servir aux paiements qui doivent demeurer occultes. Manifestement, cette fonction n’est pas très importante dans le cas de la cenne noire.

La fonction de moyen d’échange va de soi. Sans la monnaie, les échanges commerciaux ne sont possibles que par le troc, ce qui complique singulièrement les choses, surtout quand il s’agit d’échanger des biens ou des services de grande valeur. L’épisode de la monnaie de cartes en Nouvelle-France montre bien qu’une société un tant soit peu développée peut difficilement fonctionner sans monnaie[1].

La fonction d’unité de compte (de numéraire) est également bien utile puisqu’elle permet d’exprimer le prix de tous les biens ou services en une unité commune. Cela facilite les négociations et permet d’agréger des choses disparates : la valeur totale des biens d’une personne, le coût de construction d’une maison, la production intérieure brute d’un pays, etc. Cette fonction a été illustrée de façon un peu caricaturale par l’idée qui a circulé récemment dans certains milieux américains à l’effet que la Fed émette une pièce d’une valeur de mille milliards de US$ pour acquitter les dettes du gouvernement. Il n’y a donc pas de limite à la valeur nominale des pièces ou des billets, non plus qu’à l’imagination des politiciens et des économistes[2].

En tant que réservoir de richesse, la monnaie permet l’épargne. Comme Harpagon, on peut conserver la monnaie, par précaution ou pour d’autres motifs, avec un certaine assurance qu’on pourra toujours l’utiliser dans le futur et qu’elle représentera toujours la même richesse, soit le même pouvoir d’achat.  Cette fonction est également précieuse puisqu’elle permet l’investissement.

La cent a reçu son arrêt de mort principalement parce qu’il ne remplissait plus bien la première fonction, celle de moyen d’échange.  Il n’existe plus guère de biens ou de services aujourd’hui qui se vendent à moins de 5 ¢. Cela n’a pas toujours été le cas. À l’époque de Séraphin, la pièce d’un sou avait un pouvoir d’achat équivalent à 31 ¢ aujourd’hui.  Au fil du temps, la valeur du cent est devenue tellement faible qu’on ne se penche plus guère pour la ramasser sur la chaussée et que l’on répugne à en alourdir ses poches ou son portemonnaie. Même la  Loi sur la monnaie (L.R.C.(1985) C-52) reconnaît que le cent est devenu une encombrante «relique»[3]  puisqu’elle stipule que celui-ci doit être accepté comme moyen de paiement … jusqu’à concurrence de 25¢. Inutile donc de protester si le dépanneur n’accepte pas vos rouleaux de cennes noires en paiement de votre journal. En réalité, il y a déjà belle lurette que les consommateurs boudent les pièces d’un sou, préférant les laisser s’accumuler dans des pots au fond des tiroirs.  À tel point que, par un curieux paradoxe, la Monnaie royale du Canada a dû en frapper un nombre de plus en plus grand pour continuer de permettre les transactions effectuées en espèces. En fait, l’institution aurait émis au cours des vingt dernières années la moitié des 35 milliards de pièces d’un sou qu’elle a produite depuis 1908, année où le Canada a rapatrié de l’Angleterre le pouvoir de battre monnaie.

La deuxième fonction, celle d’unité de compte, n’est pas en cause dans la disparition du sou. En  fait, cette fonction est davantage rattachée au système monétaire plutôt qu’au numéraire utilisé pour les transactions. L’arrondissement au 5¢ près et l’utilisation croissante de la monnaie électronique permettront toujours aux marchands d’offrir des biens et des services dont le prix se termine par 9 ou 99¢. Une dénomination monétaire n’a pas besoin d’exister matériellement pour servir d’unité de compte. Ainsi, les détaillants d’essence ne se sont jamais privés d’offrir le litre à un prix calculé en dixième de cent, soit une unité de compte pour laquelle il n’existe pas de numéraire. Bref, en un sens, le sou continuera d’exister et de servir de manière virtuelle.

La fonction de réservoir de valeur du cent ne diffère pas de celle des autres pièces ou des billets. En période de basse inflation toutes les espèces sonnantes et trébuchantes s’acquittent bien de ce rôle. Mais la valeur d’une pièce comme objet matériel, et non comme moyen de paiement,  peut varier sensiblement en fonction de celle des matériaux dont il est constitué.  C’est ainsi que la Monnaie royale a décidé dans les années 1990 de substituer l’acier au cuivre dans la production des pièces d’un sou. Compte tenu du prix du cuivre, il en coûtait alors 2,5 ¢ pour produire le cent. Les autorités monétaires se trouvaient aussi exposées à une des rares lois de la science économique, celle de Gresham, qui veut que la mauvaise monnaie chasse la bonne. Ainsi, des ferrailleurs auraient pu acheter les sous de cuivre pour les fondre et les vendre en lingots avec profit. De fait le gouvernement fédéral a jugé prudent de faire adopter une législation interdisant la fonte des pièces de monnaie.

Malgré le passage à l’acier, le coût de production du cent demeure supérieur à sa valeur nominale. Ce coût est en effet de 1,6 ¢ ce qui équivaut à un droit de seigneuriage négatif. En fait cette situation un peu aberrante illustre que le prix d’un objet peut s’écarter de sa valeur d’usage. La valeur d’usage varie selon les personnes mais pour le ministre des Finances la valeur d’usage (les trois fonctions)  du cent se situe maintenant sous la barre de 1,6 ¢ d’où la décision de mettre cette pièce au rancart.

Finalement, le ministre des Finances sera l’ultime bénéficiaire du cent comme réservoir de valeur puisque la récupération et la fonte des pièces, notamment celles de cuivre, pourraient rapporter des sommes non négligeables au Trésor public. En effet, en supposant que 20  des 35 milliards de cents émis seront récupérés et que la valeur du métal fondu sera de 2 ¢ net en moyenne par pièce, l’opération pourrait en principe rapporter 400 millions $. Pas de quoi provoquer l’effondrement des cours du cuivre mais un apport apprécié en ces temps de rigueur budgétaire.

 

RÉFÉRENCES

 

 



[1] Devant l’insuffisance du numéraire en circulation, le gouverneur signait des cartes à jouer qui dès lors devenaient acceptables comme  moyen de paiement et pouvaient être converties en monnaie officielle quand la colonie recevait de France de nouveaux approvisionnements en espèces.

[2] Paul Krugman, prix Nobel d’économie, aurait appuyé cette idée.

[3] Pour paraphraser le mot de Keynes au sujet de l’étalon-or.

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