Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

LA ‘DEMANDE’ EST-ELLE HORIZONTALE ?

25 mars 2013

L’âge procure un avantage lorsqu’il s’agit d’étudier une question : il permet de se référer sans gêne à des sources anciennes que les jeunes générations ignorent dans leur recherche bien légitime de nouveauté, du moins par le langage utilisé. Ce texte renvoie à trois écrits publiés entre 1955 et 1962 qui sont complémentaires avec l’idée suivante : la ‘demande’  est horizontale (ou flat).

Ces écrits ont donné naissance à trois lois du nom de leurs auteurs : la loi de Parkinson en bureaucratie, la loi de Roemer en soins hospitaliers et la loi de Downs en congestion urbaine. Qu’affirme chacune de ces lois ?

La loi de Parkinson (1955)

Dès la première phrase de l’article original publié dans The Economist en 1955, la loi de Parkinson est formulée : « C’est une observation banale que le travail s’étale de façon à occuper le temps disponible pour son achèvement. » Selon son illustration, une dame âgée peut consacrer une journée aux différentes étapes de l’envoi d’une carte postale à sa nièce en comparaison d’une période de trois minutes dans le cas d’une personne occupée. Il conclut :

En admettant que le travail (et en particulier la paperasserie) implique une demande élastique par rapport au temps, il est manifeste qu’il y a besoin d’avoir peu ou pas de rapport entre le travail à faire et la taille de l’équipe à laquelle il est affecté… Le fait est que le nombre de bureaucrates et la quantité de travaux à effectuer ne sont pas du tout liés entre eux.  (Parkinson 1955 : 635)

La loi de Roemer (1961)

L’idée de Parkinson se généralise avec la formation suivante : « La demande pour une ressource s’accroît toujours pour correspondre à l’approvisionnement de la ressource.» Pour le secteur hospitalier, cette proposition s’est traduite en la loi de Roemer, qui se résume en une phrase : «Un lit d’hôpital construit est un lit occupé. » Voici la base de son raisonnement:

Ailleurs, nous avons soutenu que l’offre de lits d’hôpital dans une collectivité ou un État [des États-Unis] est le principal déterminant du taux d’utilisation des hôpitaux … Nous avons même été accusé de découvrir une nouvelle « loi » scientifique et de concocter, ce qui est pire, une modification de la loi de Parkinson pour l’hôpital sur l’étalement du travail afin de remplir le temps disponible pour son achèvement … Le fait essentiel est que le taux d’occupation n’est pas le plus élevé où le nombre de lits est le plus faible, comme on pourrait s’y attendre, si les besoins médicaux étaient le véritable déterminant du taux d’utilisation. Le pourcentage de lits vacants dans les hôpitaux d’un État est à peu près le même quel que soit le rapport des  lits sur la population.  (Roemer 1961 : 36-37)

En 1972, dans le livre Le prix de la santé écrit avec Jean-Luc Migué, nous avions identifié le même phénomène dans une comparaison des services des médecins entre la Saskatchewan et la Colombie-Britannique :

Entre 1959 et 1969, le nombre de médecins exerçant en Colombie-Britannique dépassait de 30 à 50 pour cent le nombre de médecins par 1000 habitants en Saskatchewan. Au début comme à la fin de la période, les habitants de la Colombie-Britannique dépensaient en soins médicaux environ 45 pour cent de plus par habitant que les résidents de l’autre province. Or le revenu moyen, brut et net, des médecins s’avérait assez semblable dans les deux provinces du moins à la fin de la période; de plus la structure des tarifs ne divergeait pas sensiblement. Il faut donc en conclure que le nombre supérieur de médecins en Colombie-Britannique se traduisait par un nombre proportionnellement plus élevé d’actes médicaux.   (Migué et Bélanger 1972 : 122)

La loi de Downs (1962)

Reprenant à son tour la loi de Parkinson, Anthony Downs l’applique à la congestion routière urbaine. Voici le début de son analyse :

L’expérience récente pour les autoroutes dans les grandes villes américaines suggère que la congestion routière est là pour toujours. Apparemment, peu importe le nombre  de nouvelles  autoroutes construites pour relier les régions périphériques au quartier des affaires du centre-ville, les navetteurs-automobilistes continuent d’avancer très lentement aux heures de pointe du matin et du soir…La véritable cause de la congestion aux heures de pointe n’est pas une mauvaise planification, mais le fonctionnement de l’équilibre de la circulation. En fait, ses résultats sont tellement automatiques qu’on peut même les mettre sous forme de loi de Downs sur la congestion aux heures de pointe, ou  de la Deuxième loi de Parkinson adaptée au trafic: sur les autoroutes de banlieue urbaine, la congestion du trafic aux heures de pointe culmine pour répondre à une capacité maximale. (Downs 1962 : 393)

Un travail empirique publié récemment dans l’American Economic Review «  confirme la  » loi fondamentale de la congestion routière  » suggérée par Downs  où un prolongement des autoroutes provoque une augmentation proportionnelle du trafic dans les régions métropolitaines des États-Unis. » (Duranton et Turner 2011 : 2645). La ‘demande’ pour les véhicules-kilomètres parcourus sur les grandes routes urbaines est horizontale.

La loi de la demande est-elle dépassée ?

Dès les premiers cours d’économique, le professeur est tout fier d’inculquer la loi de la demande  aux nouveaux étudiants: elle établit une relation négative entre le prix d’un produit et la quantité demandée pour ce produit et retient aussi l’hypothèse que les facteurs modifiant la demande sont indépendants de ceux qui affectent l’offre.

Pourtant n’avons-nous pas résumé trois «lois» qui impliquent une ‘demande’ horizontale avec une élasticité égale à 1 ? Selon Parkinson, la demande de temps pour un travail dépend de sa disponibilité. Pour Roemer, « un lit d’hôpital construit est un lit d’hôpital occupé.» Enfin selon Downs, la demande pour les véhicules-kilomètres urbains parcourus par rapport à la capacité est horizontale. Comment peut-on réconcilier ces trois « lois » avec la loi de la demande ?

Dans une économie décentralisée, une augmentation de l’offre, provoquée par exemple par une innovation technologique, s’exprime par une baisse de prix qui entraîne à son tour une augmentation de la quantité demandée, sans que la demande ne subisse de modification. La variation de prix fait s’égaliser la quantité demandée à la quantité offerte.

Le prix de la loi de demande correspond à un prix global dont la composante monétaire ne peut en être qu’une partie. Dans le transport, la valeur de temps exigé est la partie majeure du prix d’un trajet. Pour l’exemple donné par Parkinson, la valeur ou le prix implicite du temps de la personne âgée y est très faible d’où l’importance du temps consacré à une simple activité.

Comme les services de santé sont en bonne partie assurés, le consommateur n’est pas responsable des coûts payés par un tiers, qui le met en tutelle de différentes façons. De plus, avec une information imparfaite, le consommateur doit s’en remettre au jugement d’un autre pour décider de la quantité et de la qualité du produit consommé. Le professionnel devient à la fois conseiller du consommateur et offreur de services. La loi de Roemer a d’ailleurs donné naissance à d’abondantes recherches empiriques sur l’importance de la présence de la demande induite par l’offre dans les services de santé.

Enfin, la loi de Downs résulte d’une affectation de la route par la congestion ou par la composante-temps du prix. Elle pose le problème, fréquent en économique, de la détermination du marché de référence. Une partie améliorée d’une autoroute demeure en concurrence avec les autres parties du réseau et aussi avec les autres modes de déplacement comme le recours au transport collectif. C’est le principe des vases communicants.

Les trois lois, celles de Parkinson, de Roemer et de Downs, fournissent néanmoins d’intéressantes énigmes à l’économiste.

Bibliographie

Downs, A. 1962. « The Law of Peak-Hour Congestion », Traffic Quarterly. 16(3): 393-409.

Duranton, G. et M. A. Turner 2011. « The Fundamental Law of Road Congestion: Evidence from US Cities », American Economic Review, 101(6): 2616-2652.

Migué, J.-L. et G. Bélanger 1972. Le prix de la santé. Montréal : Hurtubise HMH.

Parkinson, C. N. 1955 (19 nov.). « Parkinson’s Law ». The Economist, 177(5856): 635-637  (en libre accès à http://www.berglas.org/Articles/parkinsons_law.pdf) .

Roemer, M. J. 1961 (1er nov.). « Bed Supply and Hospital Utilization: A Natural Experiment », Hospitals, 35: 36-42.


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