Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

BIEN INTERMÉDIAIRE ET BIEN FINAL DES SERVICES PUBLICS

27 mai 2013

L’analyse des services publics peut se diviser en deux étapes. La première isole la production des biens intermédiaires, tels le programme de baccalauréat en science économique ou même le cours Économique 101. La seconde consiste à établir la relation entre, d’une part, les biens intermédiaires et l’environnement, comme la formation antérieure de l’étudiant et ses différentes caractéristiques, et d’autre part le bien final, soit la formation acquise en science économique.

Cette distinction entre bien intermédiaire et bien final est primordiale. La production des biens intermédiaires dans les services publics ne se distingue pas essentiellement de la production des produits en général et ainsi devient-il possible d’appliquer les différentes techniques qu’on emploie couramment dans le secteur privé. L’utilisation de l’ordinateur pour établir les horaires de cours ou pour simuler l’impact de l’accroissement d’un nombre déterminé d’étudiants en témoigne. En fait, toutes les mesures de dépenses par unité de service (coût par étudiant, coût d’hospitalisation par patient-jour) se limitent au bien intermédiaire.

C’est à l’étape des relations entre les biens intermédiaires et bien final que les sciences sociales prennent toute leur importance. Le travail en est un de « génie social ». Quelle est la relation entre le nombre et le type de crédits qu’impliquent un programme et sa qualité ? La prolifération des cours à option au premier cycle universitaire contribue-t-elle de façon appréciable à l’amélioration de la formation, qui conserve d’ailleurs différentes dimensions ? Quelle est la relation entre le nombre de patrouille-kilomètres et le degré de sécurité d’un territoire ?

 Une distinction souvent oubliée

Un récent volume consacré à l’évolution de la productivité des services gouvernementaux au Royaume-Uni, Growing the Productivity of Government Services*,  ignore cette distinction entre bien intermédiaire et bien final en se limitant au premier. Il en découle que la variation estimée de la productivité d’un service dépend en grande partie de l’évolution de son budget ou des ressources allouées pour sa production, l’organisation dépensant ce qui lui est alloué.

Lors d’un séminaire** consacré à ce livre, un participant a implicitement référé à la distinction en utilisant l’expression productive with purpose. Il illustrait son propos en questionnant l’objectif effectif d’une bibliothèque lorsque, parmi les trois livres les plus empruntés, se trouvaient  un livre pour adolescents sur le sexe et en tête de liste pour les ouvrages généraux, un livre sur les pubs dans South London.

Le danger d’oublier cette distinction

Quand une situation est difficile à objectiver, elle est soumise à une multitude d’interprétations plus ou moins erronées. Ainsi, plusieurs professeurs d’université soutiennent que la qualité d’un cours décroît rapidement quand le nombre d’étudiants dépasse une quinzaine, ou encore que la qualité du programme de premier cycle demande la multiplication de cours spécialisés au lieu d’une maîtrise des questions de base. De telles propositions sont plutôt l’expression du souci du corps professoral d’obtenir de meilleures conditions de travail et de projeter ses intérêts et son cheminement sur l’ensemble des étudiants dont la très grande majorité ne poursuivra pas une carrière académique. Et pourtant, ce sont des revendications qui ont un impact énorme sur le niveau des dépenses et un résultat indéterminé sur la  qualité de la formation.

Dans certains services, dont les services publics, la qualité a augmenté au cours des années. Si tel est le cas, les dépenses par unité de service surestiment l’augmentation des coûts d’un service donné. Ainsi en médecine, des taux de complications postopératoires ont sensiblement diminué comme c’est incontestablement le cas pour les durées du séjour hospitalier. De même, à l’université, le contenu académique des cours a augmenté avec le développement des disciplines. Cependant, le progrès de la formation du diplômé universitaire dépend d’autres facteurs que l’université. Si l’université recevait au départ des étudiants mieux formés en amont dans le système d’éducation, le résultat final en serait meilleur sans que la valeur ajoutée par l’université ne se soit nécessairement accrue. L’inverse est aussi vrai. Il ne faut pas attribuer au dernier chainon de la production tout le bénéfice de l’amélioration du produit.

Pourquoi le peu d’intérêt consacré au bien final ?

Un fait demeure : l’output ou le bien final des services publics ne suscite pas beaucoup d’intérêt. Les évènements du printemps 2012 au Québec sur les augmentations des frais de scolarité en fournissent une illustration : le débat ressemblait à une remise en question du prix du bœuf sans préciser s’il s’agissait de la palette ou pour du filet mignon. La qualité de la formation universitaire était peu présente dans les interventions même pour les organisations représentant les professeurs d’université. N’est-il pas étonnant de voir qu’une revue comme Protégez-Vous évalue les différentes marques de crème glacée et de cafetières sans s’intéresser aux secteurs de l’éducation et de la santé qui représentent une part appréciable et combien plus importante  de l’économie ?

En plus des difficultés de connaître la valeur de l’output final, une importante explication du peu d’intérêt porté au bien final du secteur public provient de la vision romancée qui demeure pour une grande partie de la population envers les institutions publiques. Malgré les multiples scandales, cette vision voudrait que ces institutions soient à la recherche du bien commun. Pourtant, elles sont des créatures bien humaines et poursuivent souvent des objectifs dictés davantage par l’intérêt personnel de leurs dirigeants.

Ce sujet fera l’objet d’un prochain blogue.

 

 

* Dunleavy, P. et L. Carrera. 2013. Growing the Productivity of Government Services. Cheltenham, UK: Edward Elgar.

** Le vidéo est disponible à http://www2.lse.ac.uk/newsAndMedia/videoAndAudio/channels/publicLecturesAndEvents/player.aspx?id=1782 .(On réfère ici aux soixante secondes après les vingt-cinq minutes et quarante secondes du vidéo.)

Commentaires

Monique Duhamel

Le 27 mai 2013, à 2 h 42

En effet, il semble que l’intérêt personnel prévale sur le «bien commun» et c’est dommage.
Malgré tous les libellés des lois qui encadrent le fonctionnement des ministères et organismes, malgré tous les réglements publiés, malgré la «Déclaration de service aux citoyens», comme on l’entend et le voit à la Commission Charbonneau, certaines personnes, placées dans des postes donnant un certain pouvoir, se servent de ce poste pour privilégier leurs intérêts personnels sans se soucier des impacts sur le bien commun. Et, ce bien commun si malmené par ces individus, a un impact certain sur les possibilités d’évolution de la société, sur les capacités de la société à satisfaire les besoins de tous ses membres, au profit d’une clique.

Comme le dit Ricardo Pétrella, «Pour une nouvelle narration du monde», ceci peut changer par une plus grande conscientisation d’un plus grand nombre de citoyens et citoyennes et par la mise en place de Ligues d’action civique qui ont une voie à chacun des paliers de gouvernement.

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