Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

SE DÉBARASSER D’UNE CONCEPTION ROMANTIQUE DES INSTITUTIONS

4 juin 2013

L’économique a pris comme modèle la physique en privilégiant la mathématisation et la notion d’équilibre. La contrepartie fut l’évacuation de l’étude des institutions et du rôle central de l’entrepreneur dans le progrès économique. Ainsi, un étudiant peut traverser tout un programme d’économique sans aucune référence à l’esprit d’entreprise. Sa formation devient désincarnée.

Les limites de l’économique par rapport aux institutions s’appliquent au fonctionnement des gouvernements. L’analyse économique traditionnelle concernant le fondement de l’intervention gouvernementale repose sur les défaillances du marché ou de la décentralisation sans tenir compte de sa contrepartie, les défaillances de cette intervention. C’est un bon exemple d’une approche angélique.

Cette approche traditionnelle, qualifiée d’approche anglo-saxonne, conceptualise la politique comme indépendante de l’économie ou autonome. C’est une relation unidirectionnelle de l’impact du gouvernement sur l’économie, telle l’étude de l’incidence de l’augmentation d’une taxe. Dans cet univers, le despote bienveillant et omniscient (le gouvernement central) vient corriger les défaillances de la décentralisation ou des marchés.

«La politique sans romance»

Une approche substitut à l’étude de l’intervention gouvernementale brise cette relation à sens unique pour favoriser une relation réciproque entre le politique et l’économie. L’économie publique devient l’étude de la participation des citoyens, à l’intérieur des institutions politiques et fiscales, à la réalisation de résultats fiscaux. Parce que cette approche succède à des travaux pionniers d’économistes suédois, allemands et italiens, elle est qualifiée de continentale. Dans la seconde partie du vingtième siècle, cette approche a poursuivi son développement mais elle a changé de nom pour devenir le public choice, ou l’école du choix public.* Comme l’affirme James Buchanan, c’estl’expression  d’une volonté de regarder la «politique sans romance».

À ma connaissance, ce récipiendaire du prix Nobel d’économique en 1986 a initialement utilisé l’expression « la politique sans romance» lors d’une conférence prononcée en 1978. Encore aujourd’hui, il demeure pertinent de citer des passages de son texte :

Mon titre principal de cette conférence, «La politique sans romance », a été choisi pour sa précision descriptive. La théorie du choix public a été le moyen par lequel un ensemble romantique et illusoire de notions sur le fonctionnement des gouvernements et du comportement des personnes qui gouvernent a été remplacé par un ensemble de notions qui incarnent davantage de scepticisme à propos de ce que peuvent faire les gouvernements et de ce que les  gouverneurs vont faire, notions qui sont sûrement plus conformes à la réalité politique que nous pouvons tous observer autour de nous. J’ai souvent dit que le choix public offre une «théorie de la défaillance gouvernementale» qui est tout à fait comparable à la «théorie de la défaillance du marché » qui a émergé de la théorie économie du bien-être des années 1930 et 1940. (Buchanan [1979] 1984 : 11)

Selon la théorie du choix public, le gouvernement n’est pas une entité abstraite mais une institution humaine. Buchanan résume le tout ainsi :

Les politiciens et les bureaucrates sont considérés comme des personnes ordinaires tout comme le reste d’entre nous, et  la «politique» est considérée comme un régime de dispositions, un jeu si vous voulez, dans lequel beaucoup de joueurs avec des objectifs très disparates interagissent de manière à produire un ensemble de résultats qui ne peuvent pas montrer une cohérence interne ou une efficacité par rapport à des normes quelconques.  (Buchanan [1979] 1984 : 20)

La conclusion de la conférence de Buchanan demeure pertinente par rapport aux différents «scandales» politiques récents en se référant aux règles du jeu :

Les sociétés occidentales sont confrontées à une tâche de reconstruction; les institutions politiques fondamentales doivent être réexaminées et reconstruites de manière à maintenir les gouvernements ainsi que les citoyens à l’intérieur des limites de  la tolérance…La critique seule peut générer le chaos, que ce soit  sous la forme d’une détérioration progressive ou sous la forme d’une perturbation  violente … Le fanatisme pour une cause dans les mouvements antipolitiques, antigouvernementaux et contre les institutions peut entraîner une dérive vers la terreur anarchiste, la jungle dont Hobbes nous a tous prévenus. Il faut en effet conserver clairement dans notre esprit le «miracle» de l’ordre social lorsque nous cherchons des façons et des  moyens de réformer les dispositions qui semblent avoir dérapé. Je pense que la théorie du choix public offre un cadre d’analyse qui nous permet de discuter d’une véritable reconstruction dans nos constitutions qui pourrait être faite sans coûts sociaux majeurs.  (Buchanan [1979] 1984 : 21)

Conclusion

L’approche traditionnelle demeure fort populaire chez l’économiste qui perçoit encore l’intervention gouvernementale comme celle d’un despote bienveillant et omniscient qui corrige les défaillances du marché. Elle manque de réalisme.

L’aspect surprenant de l’approche plus pertinente à l’intervention gouvernementale qu’incarne l’école du choix public est sa relative nouveauté, remontant à environ un demi-siècle. Pourtant, James Madison dans The Federalist Papers  avait intuitivement appliqué l’approche il y a déjà deux siècles et quart :

Si les hommes étaient des anges, aucun gouvernement ne serait nécessaire. Si les hommes étaient gouvernés par des anges, il ne faudrait aucun contrôle interne ou externe sur le gouvernement. Lorsqu’on fait un gouvernement qui doit être exercé par des hommes sur des hommes, la grande difficulté est la suivante: il faut d’abord permettre au gouvernement de contrôler les gouvernés; il faut ensuite l’obliger à se contrôler lui-même. Une dépendance vis-à-vis du peuple est, sans doute, le premier contrôle sur le gouvernement; mais l’expérience a montré la nécessité de précautions supplémentaires.  (Madison 1788)  

Dans la même veine, la remise en question des conceptions romantiques d’autres institutions telles les coopératives et les institutions sans but lucratif serait pertinente et devrait faire l’objet d’un autre blogue..

 

*Pour une excellente vulgarisation de la théorie du choix public, voir Butler (2012).

 

 

Bibliographie

Butler, E., 2012. Public Choice – A Primer, London UK: The Institute of Economic Affairs (en libre accès à: http://www.iea.org.uk/sites/default/files/publications/files/IEA%20Public%20Choice%20web%20complete%2029.1.12.pdf

Buchanan, J.M. ([1979] 1984), “Politics without Romance: A Sketch of Positive Public Choice Theory and its Normative Implications”, dans Buchanan, J.M. und R.D. Tollison (dir.), The Theory of Public Choice II. Ann Arbor MI: University of Michigan Press, 11-23.

Madison, J. 1788 (6 février), « The Structure of the Government Must Furnish the Proper Checks and Balances Between the Different Departments », Independent Journal, (en libre accès à http://www.constitution.org/fed/federa51.htm ).

Commentaires

Christian W.

Le 4 juin 2013, à 9 h 50

Et bien, ULaval semble bien triste, à lire ce texte.Et bien à part, car la théorie du public choice est encore enseignée dans plusieurs universités québécoises.

Jean-Luc Landry

Le 4 juin 2013, à 10 h 54

Encore un bon texte de Gérard Bélanger. Espérons qu’il va s’attaquer aux causes de la faillite de la gouvernance à la Ville de Montréal et à Laval.

Richard Lévesque

Le 4 juin 2013, à 2 h 11

Buchanan prétend que l’économie du bien-être a une conception romantique et naïve des gouvernements et institutions politiques. Mais, qu’en est-il du constitutionnalisme économique prôné par ce même Buchanan ? Pour illustrer le processus qu’il a en tête pour faire des choix en matière constitutionnel, Buchanan donne l’exemple d’individus qui s’apprêtent à jouer une partie de poker et qui, pour ce faire, déterminent les règles du jeu avant que les cartes ne soient distribuées. Cette analogie revient à prôner l’utilisation d’un processus en matière de choix constitutionnels au sein duquel on s’attend à ce que les participants fassent abstraction de leur intérêt personnel respectif lorsqu’ils choisissent les institutions politiques qui vont les régir par la suite. Quand on parle d’une conception naïve et romantique des choses, difficile de trouver mieux que cette dernière.

Luc Belzile

Le 5 juin 2013, à 12 h 52

Je ne crois pas que les coopératives et les institutions sans but lucratif ne soient que des conceptions romantiques. Des organisations comme le Mouvement Desjardins et la Coop fédérée ne seraient jamais devenues ce qu’elles sont aujourd’hui en fondant leur croissance et leur développement sur le romantisme. Je crois plutôt que ce blogue met en lumière un grand défaut de certains économistes, à l’instar de Buchanan, qui semblent se sentir frustrés de ne pas avoir davantage d’emprise sur le politique. Ils adoptent alors un discours normatif alors qu’à mon avis, l’économiste devrait concentrer son discours sur l’approche positive. En ce sens, il observera que les coopératives et les institutions sans but lucratif ne sont que l’expression des préférences des citoyens pour une forme organisationnelle. L’économiste peut et doit mesurer et analyser la performance économique de ces organisations, comme il le fait pour l’entreprise privée, mais je ne crois pas que son rôle soit de porter un jugement moral sur les préférences des consommateurs et des citoyens quant à leurs préférences de consommation ou d’action politique.

Louise Ouellet

Le 24 juin 2013, à 12 h 08

L’observation sur l’importance des institutions pour le système économique est des plus pertinentes.
Un autre économiste, Douglass C. North, a remporté le prix Nobel d’économie en 1993 pour avoir appliqué la théorie économique et les méthodes quantitatives pour expliquer les changements économiques et institutionnels. En 1990, il a publié un livre sur les institutions, le changement institutionnel et la performance économique. Il cherchait à expliquer les importantes différences de performance des économies sur de longues périodes de temps. Les institutions créent un environnement hospitalier pour des solutions de coopération pour les échanges complexes qui fournissent de la croissance économique. Son message le plus important, avec une profonde implication pour la restructuration de la théorie économique, était que lorsqu’Il est coûteux de transiger, les institutions comptent.
Le Forum économique mondial mesure depuis plus de trente ans la compétitivité des pays. La compétitivité est définie comme l’ensemble des institutions, politiques et facteurs-clés qui déterminent la productivité d’un pays. Le niveau de productivité détermine le niveau de prospérité d’un pays. Il le fait à l’aide de l’indice global de compétitivité depuis 2005. Il travaille actuellement à faire évoluer cet indice en établissant un lien entre la compétitivité et la durabilité.
Cet indice est actuellement composé de 12 piliers regroupés en 3 blocs : les exigences de base, l’efficience, l’innovation et la sophistication. Le premier pilier du premier bloc évalue les institutions. Quelles sont ces institutions?
- Les institutions publiques
o Les droits de propriété
 Les droits de propriété
 La protection de la propriété intellectuelle
o L’éthique et la corruption
 Détournement des fonds publics
 Confiance du public envers les politiciens
 Paiements irréguliers et pots-de-vin
o Les influences indues
 L’indépendance judiciaire
 Le favoritisme dans les décisions des autorités gouvernementales
o L’efficience gouvernementale
 Le gaspillage de fonds publics
 Le poids de la règlementation gouvernementale
 L’efficience du cadre légal pour régler les différends
 La transparence dans la préparation des politiques gouvernementales
o La sécurité
 Les coûts du terrorisme pour les entreprises
 Les coûts du crime et de la violence pour les entreprises
 Le crime organisé
 La fiabilité des services de police

- Les institutions privées
o L’éthique dans les entreprises
 Le comportement éthique des entreprises
o La reddition de compte
 La solidité des normes pour les rapports et les audits
 L’efficacité des conseils d’administration
 La protection des intérêts des actionnaires minoritaires
 La solidité de la protection de l’investisseur

On ne peut que constater que ces thèmes sont actuellement d’actualité.
Références
Douglass C. North, Institutions, Institutional Changes and Economic Performance, Cambridge University Press, 1990
World Economic Forum, The Global Competitiveness Report 2012-2013 (www.weforum.org)

Laisser un commentaire