Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

LES PRIX PEUVENT-ILS ÊTRE NÉGATIFS ?

22 juillet 2013

Dans la formalisation d’un problème, les économistes ajoutent une contrainte : aucun prix ne peut être négatif. Il ne peut y avoir une solution où l’agent économique est rétribué pour consommer un produit.

Cette contrainte de la non-négativité du prix est-elle toujours réaliste ? Étonnamment, la réponse est négative. Pour le montrer, nous référons à trois cas, le premier québécois et les deux autres plus récents et européens.

Le chantier maritime de Lévis

Au milieu des années quatre-vingt-dix, la Société générale de financement voulait se départir du chantier maritime MIL Davie. Voici ce qu’écrivait un éditorialiste à ce sujet :

Il faut toutefois se rendre à l’évidence: des contacts ont été établis auprès de 1500 entreprises à travers le monde, grands chantiers, armateurs, industries lourdes et MIL Davie n’excite pas l’appétit. La Société générale de financement (SGF) propriétaire du seul grand chantier maritime restant au Québec ne trouvait même pas à le donner! Les deux seules offres sur la table étaient assorties d’exigences de soutien gouvernemental. (Samson 1996 : B6)

Le chantier fut acquis par la Dominion Bridge pour un dollar avec la condition que la SGF regarnisse le fonds de roulement de la Davie de 25 millions. Un an plus tard, Dominion Bridge cherchait à revendre le chantier.

Le chantier maritime fut donc vendu à un prix négatif implicite de vingt-cinq millions moins un dollar. Des prix négatifs explicites peuvent-ils exister ? Ce fut le cas récemment dans deux secteurs européens, les emprunts gouvernementaux et l’électricité.

Emprunts gouvernementaux à taux négatif

Depuis plus d’un an, des pays européens, comme l’Allemagne, la Belgique, la France et aussi le fonds de secours européen FESF ont emprunté à court terme avec un taux d’intérêt négatif. Voici à cet effet deux extraits de journaux :

…les adjudications de dette réalisées lundi 13 août, qui ont de nouveau vu l’Allemagne et la France emprunter à des taux négatifs – elles se font donc payer pour qu’on leur prête des fonds. Berlin a ainsi emprunté à six mois à un nouveau taux record de – 0,0499 %. Paris, de son côté, a emprunté à taux négatif à trois et six mois, et à 0 % à un an. (Le Monde 15 août 2012 : 9)

Le pays a levé 4,001 milliards d’euros à échéance trois mois, au taux négatif de -0,002%, selon l’Agence France Trésor, chargée de placer la dette sur les marchés. Un taux négatif signifie que les investisseurs sont prêts à perdre de l’argent en prêtant à la France. (www.lefigaro.fr, 29 avril 2013)

La présence d’un taux négatif est favorisée dans un monde de déflation où les agents économiques prévoient une baisse générale des prix. Ce n’est pas le cas dans ces pays européens où l’inflation attendue avoisine les deux pour cent. Les taux négatifs s’expliquent par la présence d’agents économiques avec un surplus de liquidité qui se questionnent sur la solidité des intermédiaires financiers comme les banques.

Quelle que soit la cause, le prix des emprunts à court terme pour des gouvernements européens est négatif.

Des prix d’électricité négatifs

Les prix des ressources naturelles varient considérablement dans le temps. Cela est encore plus vrai à court terme sur la Bourse européenne de l’électricité (Epex Spot). Regardons ce qui s’est produit le 16 juin dernier :

…le mégawattheure (MWh) livré sur le marché de l’électricité dimanche s’est échangé à un prix négatif de – 40,99 euros. Il est même tombé à – 200 euros pendant quelques heures le matin.

Le MWh s’échangeait autour de 8,60 euros pour livraison samedi et autour de 28 euros les jours précédents, soit un niveau déjà extrêmement faible. « Il semble qu’une consommation relativement basse, résultat de températures douces pendant le week-end, et un niveau élevé de production non flexible (nucléaire, hydraulique, éolien et photovoltaïque) en France, en Allemagne et en Belgique, ont conduit à un surplus de production dans ces pays », a indiqué Epex Spot, la Bourse journalière de l’électricité, dans une note publiée sur son site Internet. En Allemagne, le prix de base du MWh s’établissait dimanche à – 3,33 euros. (Le Billon 2013)

On est en présence de prix élevés et négatifs d’électricité. [i]

Conclusion

Ces trois cas montrent qu’il ne faut pas rejeter a priori la présence de prix négatifs.

 

Bibliographie

Le Billon, V. 2013 (19 juin). « La France aux prises avec  des prix de l’électricité négatifs », Les Échos, 17.

Madelin, T 2012 (9 février). « Grand froid : l’incroyable pic des cours de l’électricité », Les Échos, 24.

Samson, J.-J. 1996 (18 janvier). « MIL : vente de garage », Le Soleil, B9.



[i] Il existe une contrepartie par temps froid :

La vague de froid pousse le système électrique à sa limite. Hier à 19 heures, la France a battu un nouveau record historique de consommation, à 101,7 gigawatts (GW), battant celui de 100,5 GW atteint la veille. Conséquence de cet emballement, le marché de l’électricité est de plus en plus tendu. Au point que, sur la Bourse Epex Spot, le prix du mégawattheure (MWh) pour livraison le lendemain entre 10 et 11 heures s’est littéralement enflammé hier, à 1 938 euros. A comparer à un cours de 100 à 200 euros dans une journée d’hiver normale. Le cours moyen sur la journée s’est élevé à 368 euros. (Madelin 2012)

 

Commentaires

A. Bouhia

Le 22 juillet 2013, à 10 h 26

Oui….Mais on a omis un gros détail. Si la valeur actualisée de l’actif est -10 et l’acquéreur devrait l’avoir à -10, le prix du marché est 0. Comment expliquer qu’un titre peut être transigé à 20 fois son prix calculé à partir des fondamentaux? Dans un marché efficient d’offres et de demandes il n’y a pas de prix négatif. Les gens ne sont pas si fous que ça pour se départir d’un bien en offrant d’une somme d’argent en plus. Si quelqu’un m’offre sa maison et 100 milles en plus, frappée d’une hypothèque de 400 milles, alors je l’ai acquise à 300 milles. Le prix de la maison est de 300 milles, non pas moins 100 milles. On peut multiplier ce genre d’exemples. Le raisonnement n’est pas complet dans l’article. Mais je le trouve très intéressant puisqu’il suscite la réflexion. Merci.

Jean-Luc Landry

Le 23 juillet 2013, à 10 h 02

On peut ajouter deux autres exemples mais dans ces deux cas on verra que le prix négatif compense une service. Au Japon les taux d’intérêt sur les dépots à court terme auprès des banques américaines ont été négatifs pendant une crise du yen parce que les investisseurs s’inquiétaient de la solidité des banques japonaises. Dans ce cas le taux négatif compensait le service qu’offre la banque américaine, soit la stabilité financière.
Au Texas le prix de l’électricité est déterterminé par l’offre et la demande.
Le Texas a introduit il y a quelques années la possibilité d’un prix négatif suite à l’arrivée des éoliennes parce lorsque le vent soufflé les éoliennes produisent un surplus d’électricité! Dans ce cas-ci le prix négatif est une compensation pour débarrasser le système d’un surplus qui ne peut pas être éliminé autrement.

Laisser un commentaire