Économiste-conseil

LA RÉVOLUTION QUI N’AURAIT PAS EU LIEU

14 août 2013

Une bonne partie de la population québécoise tire une grande fierté de la Révolution tranquille des années 1960. Or, dans un livre récent[1] un historien économiste, Vincent Geloso, avance que, en réalité, cette révolution n’a pas eu lieu.

Un siècle quasi complet de médiocrité économique

Tableaux et graphiques à l’appui, Geloso affirme que les progrès économiques et sociaux attribués à la Révolution tranquille avaient commencé entre 1945 et 1960. Le Québec a alors progressé plus vite que les sociétés voisines ce qui lui a permis de combler une bonne partie de l’écart qui les en séparait et qui s’était creusé entre 1900 et 1945. D’où la notion de «grand rattrapage» dans le titre de son ouvrage. Ce rattrapage s’est poursuivi quelques années après 1960 avant de faire place à un nouveau déclin relatif par la suite.

Selon l’historien économiste, le Québec aurait connu une croissance économique beaucoup plus importante au cours du XXe siècle n’eut été, au début, d’une culture peu favorable à l’industrialisation et, par la suite, de l’activisme de ses gouvernements.

Ainsi, dans le premier tiers du siècle, les élites cléricales et nationalistes s’opposent à l’urbanisation et à l’industrialisation qu’elles voient comme une menace à la langue et à la religion. Dans ce contexte, les gouvernements Gouin et Taschereau ne peuvent mener à bien leurs politiques favorables au développement économique. Le premier gouvernement Duplessis, de 1936 à 1939, partage la vision clérico-nationaliste de méfiance à l’endroit du capital et du développement industriel. Puis, le gouvernement Godbout de 1939-1944 marque un virage vers une présence plus affirmée de l’État. Son mandat est marqué, notamment, par la nationalisation de la Montreal Light Heat and Power. Le deuxième gouvernement Duplessis, de 1944 à 1960[2], constitue un heureux intermède où les affaires peuvent enfin prospérer sans entraves et profiter d’un  niveau d’imposition parmi les plus faibles en Amérique du Nord. À compter de 1960 c’est l’ère des gouvernements interventionnistes. Par leurs incursions dans une grande variété de domaines, ces gouvernements créent des lourdeurs bureaucratiques et plombent les finances publiques en plus de démanteler le capital social fait d’entraide et de confiance mutuelle sur lequel pouvaient s’appuyer les entrepreneurs et les travailleurs.

D’autres façons de voir sont possibles

Il faut reconnaître à Vincent Geloso le courage d’exprimer une opinion qui va à l’encontre de certaines idées reçues et de forcer un questionnement sur la nature véritable de ce que l’on a qualifié de Grande noirceur (la société québécoise avant 1960) et de Révolution tranquille. Il est cependant difficile d’adhérer sans réserves à ses thèses iconoclastes. D’autres visions de l’histoire économique du XXe siècle québécois sont possibles.

Quel écart de croissance?

André Raynauld qui s’est penché lui aussi sur les taux de croissance comparatifs du Québec et de l’Ontario a montré qu’entre 1870 et 1957, les rythmes de croissance des industries ontarienne et québécoise ont été tout à fait comparables, soit respectivement de 5,48 % et de 5,53 % par année en moyenne. Par la suite, soit entre 1960 et aujourd’hui, Geloso reconnaît lui-même que le Québec a continué de rattraper l’Ontario même s’il allègue que c’est uniquement parce que l’Ontario est en déclin. Pour Raynauld, «le problème du Québec n’est pas celui d’un retard de croissance mais celui d’une croissance dont les caractéristiques structurelles et démographiques sont différentes de celles de certaines autres provinces du pays» [3]. En d’autres termes, ce n’est pas tout de croître, encore faut-il que ce soit dans les bons secteurs. De plus, il faut tenir compte de ce que les familles plus nombreuses du Québec lui ont longtemps valu, par rapport à l’Ontario, un plus faible taux de participation à la main-d’œuvre.

Être dans les bons secteurs au bon moment

Le boom industriel de la deuxième moitié du XIXe siècle était fondé en bonne partie sur le fer et le charbon, deux ressources dont était dépourvue la plaine du Saint-Laurent. Par contre, l’Ontario était bien située par rapport aux gisements les plus accessibles et c’est ce qui fit qu’Algoma, Stelco et Dofasco s’établirent à Hamilton et à Sault-Sainte-Marie plutôt qu’à Montréal ou à Québec. Le Québec dut se contenter des industries moins productives desservant les marchés de consommation traditionnels: aliments et boissons, textiles, vêtements, chaussures, etc.

Au tournant du XXe siècle, le pétrole et l’électricité prirent le relai du charbon comme filières énergétiques porteuses de développement. Dès les années 1900, le formidable potentiel hydroélectrique du Québec attirait l’attention du grand capital américain. En parallèle, la matière ligneuse abondante et d’excellente qualité du Québec trouvait un débouché dans la presse à grand tirage qui prenait alors son essor aux États-Unis. C’est ainsi qu’en quelques années, le Québec est devenu un des premiers producteurs mondiaux d’aluminium et de papier journal. En accord avec la thèse de Raynauld[4], l’économie québécoise a pu profiter de la productivité et des salaires élevés de la grande industrie quand ses ressources ont correspondu aux besoins du marché.

D’ailleurs, la croissance québécoise des années 1950, découle en partie de l’épuisement relatif des gisements miniers des Grands Lacs. Dès lors, le potentiel minier de l’Abitibi, de la Gaspésie et de la Côte-Nord est devenu plus attrayant malgré leur éloignement des grands centres industriels. Certes, l’attitude accommodante du gouvernement Duplessis a pu jouer favorablement mais l’environnement d’affaires des années 1950 n’était pas aussi exceptionnel et novateur que le laisse entendre Geloso. Déjà en 1930, la publicité que faisait paraître la Shawinigan Water and Power  afin d’attirer des entreprises consommatrices d’électricité ne laisse aucun doute : la main-d’œuvre québécoise est docile et peu coûteuse, et les finances publiques ne soulèvent aucune inquiétude.

L’environnement d’affaires au Québec selon la Shawinigan Water and Power

Source : HOGUE, Clarence, et.al., Québec, un siècle d’électricité, Libre Expression, 1979, p156.

Quelle culture nationale?

Si, pendant la première moitié du XXe siècle, le niveau de vie moyen des Québécois n’a pas beaucoup progressé, ce n’était pas le cas de tout le monde. À cette époque, les anglo-québécois formaient la plus riche communauté au Canada[5] et la Montreal Heat Light and Power profitait de son monopole sur la distribution de l’électricité et du gaz pour imposer des tarifs excessifs à ses abonnés domestiques et industriels, et verser de plantureux dividendes à ses actionnaires. Pour leur part, les Canadiens-français ne formaient que 2,4% des membres de la grande bourgeoisie d’affaires canadienne en 1910 (4,6% en 1930)[7]. Or, malgré sa position dominante, l’élite anglo-québécoise des affaires n’était pas très entreprenante et elle avait perdu le dynamisme qui l’avait déjà animé[6] même si elle vivait en marge de la culture clérico-nationaliste de la majorité francophone.

La taille de l’État est-elle si déterminante?

La taille et les actions des gouvernements ne sont peut-être pas des facteurs aussi déterminants que ce qu’estime Geloso. L’observation de pays  aux expériences variées semble plutôt indiquer que le poids des gouvernements ne peut pas être corrélé au succès économique. Certains pays ont réussi avec peu d’État, d’autres avec un État développé et actif[8]. Par ailleurs, la qualité des interventions des gouvernements et leur capacité à bien s’acquitter de leurs responsabilités importent sans doute davantage que le niveau de la fiscalité qu’ils imposent aux contribuables[9].

Conclusion

Vincent Geloso note fort justement qu’une révolution, surtout si elle est tranquille, ne peut se faire du jour au lendemain et qu’il est illusoire de lui attribuer une date précise de début ou de fin. Il est cependant moins convaincant quand il avance que, sauf pendant le règne de Maurice Duplessis, les gouvernements et la culture clérico-nationaliste auraient retardé la croissance économique  du Québec. Son livre illustre plutôt que, en matière d’économie et d’histoire, on peut arriver à des conclusions différentes selon les variables et les périodes prises en considération.

 

 



[1] GELOSO, Vincent, Du grand rattrapage au déclin tranquille, Accent grave, 2013, 212p.

[2] Maurice Duplessis  est décédé en fonction en septembre 1959.

[3] RAYNAULD, André, Croissance et structure économiques de la province de Québec, Québec, ministère de l’Industrie et du commerce, 1961. Citation et chiffres rapportés dans LINTEAU, Paul-André, DUROCHER, René, ROBERT, Jean-Claude, Histoire du Québec contemporain – De la Confédération à la crise (1867-1929), Boréal Express, 1979, p378-379.

[4] C’est aussi la thèse d’Albert Faucher, Histoire économique et unité canadienne, Fides, 1970.

[5] GELOSO, Vincent, op.cit., p63.

[6] Selon Margaret WESLEY, Grandeur et Déclin : l’Élite Anglo-Protestante de Montréal, 1900-1950, Libres Expression, p306. Rapporté dans GELOSO, Vincent, op.cit., p182.

[7] LINTEAU, Paul-André, et. al., op.cit. , p462

[8] Voir notamment l’ouvrage très documenté de LINDERT, Peter H., Growing Public – Social Spending and Economic Growth Since the Eighteeth Century, Cambridge University Press, 2004.

[9] WOLF, Martin, More public spending does not lead to slower growth, Financial Times, 23 mars 2005.

Commentaires

Vincent Geloso

Le 15 août 2013, à 9 h 51

Bonjour,

En tant qu’auteur du livre ici critiqué, j’aimerai faire un nombre de rectifications importantes afin de clarifier mon propos et dissiper des impressions quant à la nature de ceux-ci.

Premièrement, il faut comprendre que l’utilisation des travaux de Raynauld est trompeuse. Ce dernier était un tenant de la thèse du « parrallélisme » – la croissance du Québec suivait celle de l’Ontario depuis 1870. Toutefois, lorsqu’on décompose la période, on remarque au mieux une stagnation de 1870 à 1910, un déclin de 1920 à 1945 et un rattrapage de 1945 à 1960 qui se continuera jusqu’en 1975. De plus, il faut se rappeller que le livre de Raynauld est sorti en 1961 avec des données qui prenaient fin en 1957. Ajoutons que Raynauld regardait principalement la production industrielle et n’utilisait pas d’indices de prix différenciés par province. Il semble normal de croire qu’il existe depuis des estimations plus complètes du revenu per capita. Des nouvelles estimations (dans une étude du Centre sur la Productivité et la Prospérité de HEC Montréal qui sortira en septembre) permettent de constater que la croissance réélle du Québec par personne est inférieure à celle du Canada (particulièrement de l’Ontario) de 1870 à 1900, supérieure de 1900 à 1910, inférieure de 1920 à 1945 et supérieure de 1945 à 1975. Le constat de base de mon livre tient: le Québec a stagné économiquement jusqu’à 1945.

Deuxièmement, je ne blâme pas du tout la culture québécoise. La culture n’est pas une entité exogène qui apparaît de nulle part et façonne les préférences. La culture est foncièrement endogène. Je mentionne à plusieurs reprises des politiques publiques qui ont contribué à façonner les préférences des Québécois avant 1945 en faveur de l’aversion au risque. À cet égard, il faut lire « Oublier la Révolution tranquille » de l’économiste Gilles Paquet pour bien comprendre l’approche de ce livre sur la cause de pré-1945.

Troisièmement, je ne blâme pas les dépenses de l’État pour le ralentissement de la croissance. Plutôt, je blâme les interventions réglementaires et les subventions qui ont produit de mauvaises incitations pour les acteurs économiques. Le point sur les dépenses de l’État vise à souligner que le rattrapage 1945-1960 s’est effectué à un coût nettement moins important que celui qui s’est effectué après 1960.

Finalement, il faut comprendre que le niveau de vie relatif des Québécois (le revenu en pourcentage de l’Ontario) est hautement dopé par les transferts fédéraux (ce qui n’est pas le cas avant 1960) et qu’il est surestimé à cause de la structure des ménages. Il est plus difficile de déduire la valeur nette des transferts nets vers le Québec, mais si on tient compte des effets de la taille des ménages (voir l’étude de Martin Coiteux au CPP-HEC), on remarque que les Québécois ne se sont pas enrichis aussi rapidement face à l’Ontario entre 1975 et aujourd’hui que les statistiques officielles prétendent.

Au plaisir,

Vincent Geloso

Jean-Claude Cloutier

Le 15 août 2013, à 4 h 09

Monsieur Geloso,

Merci pour ces précisions. Pour ma part, je persiste à croire que la croissance d’une économie relève de l’action combinée de plusieurs facteurs. L’État est certes un facteur important mais il y en a d’autres qui peuvent être autant sinon plus déterminants.

En ce qui a trait aux transferts fédéraux dont profite le Québec, je présume que vous faites référence à la péréquation. À ce sujet, je signale à votre attention le billet publié par le fiscaliste Luc Godbout sur Libres Échanges (http://bit.ly/MWJir5 ). Le professeur Godbout y montre bien que la péréquation nette que reçoivent les Québécois est beaucoup moins importante qu’on ne le croit généralement.

Vincent Geloso

Le 16 août 2013, à 11 h 46

Rebonjour,

M.Godbout considère uniquement la péréquation alors qu’il faut considérer le TCS et le TCPS qui sont très importants. Ces transferts, provenant des revenus fédéraux, sont financés en plus grande partie par les provinces dont la richesse permet de financer une partie plus importante de ces transferts que leur poids démographique ne le justifierait. En tenant compte de ces transferts (et leurs ancêtres) et de la péréquation, on remarque qu’ils sont passés d’environ 1% du PIB en 1960 à 6% en 1983 et se sont stabilisés depuis aux alentours de 4% par la suite. Ces transferts, puisqu’ils financent des mesures provinciales de redistribution, se retrouvent en partie dans la poche des Québec (aussi via des salaires publics) et donc gonflent artificiellement le revenu personnel disponible. D’autre part, ils dégonflent le revenu personnel disponible des autres provinces qui doivent taxer davantage que nécessaire. Ainsi, on avantage le Québec relativement aux autres provinces et on surestime la croissance économique depuis 1961 surtout entre 1961 et 1983 alors que le poids transferts/PIB augmente constamment. Mon constat demeure.

Finalement, l’État peut faire des missions de redistribution (qu’il faut distinguer de l’intervention dans le fonctionnement du marché) tant qu’il s’attaque à des inégalités économiques jugées « moralement offensantes » au sens de Rawls. Mais si le Québec n’a pas performé aussi bien qu’on le dit depuis 1960, qu’il a dépensé et s’est endetté davantage que les autres provinces, on peut juger négativement la révolution.

Voir: http://vincentgeloso.com/2013/08/16/le-revenu-des-quebecois-ajuste-pour-la-taille-des-menages-depuis-1951/

Vincent Geloso

Le 17 août 2013, à 1 h 13

Par ailleurs, un commentaire intéressant sur votre citation de Lindert. Dans ses travaux, ce dernier soulève un point intéressant de la taille de l’État à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle.

Il remarque que les jalons de base de l’État providence sont lancés à cette époque dans des pays de l’Empire britannique (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) qui bénéficiaient du « rabais impérial » : c’est-à-dire qu’ils ont la capacité d’emprunter davantage puisque le « membership » de l’Empire britannique vient avec une réduction des coûts d’emprunts sur les marchés financiers. Il s’agit de ce que Lindert surnomme « ‘welfare state free lunch puzzle ». Acccominotti et al. en livrent une discussion empirique approfondie ici (http://ereh.oxfordjournals.org/content/14/1/47.short). En gros, une intervention de l’État n’est pas aussi négative qu’on le croît, mais elle se construit sur l’ajout de risques financiers assumés par autrui. Dans le cas de l’Empire britannique, c’était Londres qui assumait pour le manque de discipline fiscale des colonies (voir notamment Andrew Smith – http://www.mqup.ca/british-businessmen-and-canadian-confederation-products-9780773534056.php). Dans le cas du Québec, ce sont les autres provinces.

Jacques René Giguère.

Le 29 août 2013, à 2 h 00

Sur la supposée « culture de non-entreprenariat », on pourra consulter
ROY, Fernande, Progrès, harmonie, liberté : le libéralisme des milieux d’affaires
francophones à Montréal au tournant du siècle. Montréal, Boréal, 1988. 301 p.

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