Chercheur associé à la Chaire de recherche du Canada en économie politique internationale et comparée (ENAP) et analyste de politiques à l’Institut du Nouveau Monde.

LES RICHES MÉRITENT-ILS D’ÊTRE RICHES ? ARGUMENTS ET CONTRE-ARGUMENTS

16 septembre 2013

La concentration des revenus en faveur du 1 % le plus riche atteint des proportions record aux États-Unis depuis les années 1980 [1]. Gregory Mankiw, professeur d’économie à l’Université Harvard et ancien conseiller économique du président George W. Bush, a monté une défense bien argumentée de la situation du 1 % le plus riche dans un article publié il y a quelques mois dans le Journal of Economic Perpective [2]. Il y présente sa compréhension des fondements philosophiques et économiques derrière les écarts de revenus croissants aux États-Unis.Un précédent billet [3] abordait la trame narrative sur laquelle Mankiw cadre son argumentation. Ce nouveau billet traitera de sa vision des fondements sociaux, économiques et philosophiques derrière les écarts de revenus croissants aux États-Unis.

Les fondements sociaux

D’abord, à ceux qui constatent que la mobilité sociale est moins élevée dans les pays plus inégalitaires, Mankiw objecte qu’ils ne prennent pas les gènes en compte bien qu’ils aient un impact déterminant dans la réussite sociale ou professionnelle. Souhaite-t-il défendre implicitement la supériorité génétique des populations scandinaves? Ce serait étonnant mais, à l’échelle internationale, les États-Unis font piètre figure en comparaison de pays plus interventionnistes [4].

Mankiw argue également que « the educational and career opportunities available to children of the top 1 percent are, I believe, not very different from those available to the middle class. », citant sa propre expérience personnelle dans les années 1980 (à une époque où les frais de scolarité étaient encore bas). Il omet toutefois de mentionner que le coût de l’éducation supérieure et l’endettement étudiant ont beaucoup augmenté depuis.

Les fondements économiques

Une partie de l’article de Mankiw s’attarde à contester les trois principaux arguments de la gauche américaine pour exiger une réduction des inégalités. À notre avis toutefois, son cadre d’analyse néglige plusieurs arguments et données empiriques, et la généralisation de ses observations rend ses conclusions potentiellement fausses.

1 - Le système fiscal est régressif

Cet argument fait référence à l’exemple de Warren Buffet, dont le revenu est moins imposé (17,7 %) que celui de sa secrétaire (30 %) puisque les gains en capital et les dividendes corporatifs le sont moins que le salaire. Mankiw avance que ce n’est pas le cas pour la majorité du 1 % le plus riche. Toutefois, à notre avis, la critique que fait la gauche reste valide puisque :

a) il y a une partie des individus dans le 1 % le plus riche qui ont un taux d’imposition moins important que certains travailleurs de la classe moyenne,

b) le système fiscal a perdu beaucoup de progressivité au sommet, comme le démontre ce graphique [5] :

2- La rémunération des riches dépasse leur productivité marginale

Le second argument des progressistes se formule ainsi : la rémunération élevée des plus riches n’est pas représentative de leur contribution économique. Mankiw considère au contraire que la théorie qui explique le salaire élevé des P-DG par la faiblesse ou la trop grande proximité des conseils d’administration serait fausse puisque les entreprises tenues par une société de capitaux privés rémunèrent mieux leurs dirigeants que celles qui sont cotées en bourse. Mankiw omet toutefois les sérieux problèmes liés aux groupes de référence qui servent d’étalon de mesure pour fixer leur rémunération, ainsi que l’absence de véritable «marché du talent», puisque les compétences des dirigeants sont spécifiques à l’entreprise [6]. Les gains supplémentaires de ceux-ci proviendraient plutôt de l’extraction de rente, soit du détournement à leur avantage de la richesse créée par les autres grâce à leur position de force ou au détournement d’institutions. Selon Josh Bivens et Lawrence Mishel, du Economic Policy Institute,

[...] the increase in the incomes and wages of the top 1 percent over in the last three decades should largely be interpreted as driven by the creation and/or redistribution of economic rents, and not simply as the outcome of well-functioning competitive markets rewarding skills or productivity based on marginal differences. This rise in rents accruing to the top 1 percent could be the result of increased opportunities for rent-shifting, increased incentives for rent-shifting, or a combination of both. [7]

Comme le mentionne assez justement un chroniqueur du magazine britannique The Economist :

The social purpose of high executive pay is to create incentives for hard work to maximise profit. But [the CEOs] are being paid double what their predecessors were making in the 1980s, which was not exactly a period known for its stodgy egalitarianism. Are we seeing startlingly better corporate performance today than we were back then? Is there greater productive innovation in, say, medical technology or commercial real estate? Is our economy growing faster? Are general standards of living rising faster? No, no, no and no. What public interest is served by the fact that these CEOs, as a class, are earning a multiple of what their predecessors did a generation ago? [8]

3 - Les riches doivent payer plus parce qu’ils reçoivent plus

Le dernier argument que Mankiw tente de déconstruire est celui voulant que la taxation des plus riches soit justifiée puisqu’ils en bénéficient beaucoup en termes de biens publics (justice, infrastructures, cohésion sociale, main-d’œuvre qualifiée, etc.). Mankiw soutient que les plus riches paient déjà assez d’impôts. Toutefois, avec la baisse marquée du taux d’imposition et la hausse phénoménale des revenus moyens du 1 % supérieur en vingt-cinq ans (moins de 400 000 $ à près de 1 000 000 $, en dollars constants) la question demeure à savoir ce qu’est «assez» d’impôts.

Mankiw soutient également que les plus riches ne bénéficient pas plus que les autres des largesses de l’État. Or, comme le souligne bien un éditorial du magazine The Economist au sujet des dépenses sociales des États-Unis : «Social spending is often less about helping the poor than giving goodies to the relatively wealthy.» [9]

Au final, le portrait brossé par Mankiw laisse le débat ouvert quant au niveau souhaitable d’inégalités et les moyens pour les réduire, si les citoyens le jugent nécessaire.

Les fondements philosophiques

John Rawls avait proposé en 1971 dans sa Théorie de la justice l’exercice mental du voile d’ignorance qui ferait que les citoyens seraient prêts à sacrifier une partie de leur liberté future en échange d’un filet social et d’une certaine liberté d’entreprendre. Autrement dit, ces citoyens « aveugles » souhaiteraient réduire les extrêmes à la fois pour parer aux situations où ils seraient désavantagés et se garder la possibilité de s’enrichir en travaillant fort  [10].

Mankiw tente de discréditer cette idée par l’absurde en proposant un système de don de rein obligatoire géré par le gouvernement, pour redistribuer les reins à ceux qui en ont besoin. Ce faisant, il met cette proposition (qui aurait très peu d’effets bénéfiques et une foule de contraintes inefficientes) sur un pied d’égalité avec des choix politiques légitimes issus de débats, décisions et rapports de force s’étendant sur des décennies. La comparaison est à mon avis invalide car

a) rendre le don de rein obligatoire ne répond pas des besoins ou des contraintes de la même nature que la distribution des revenus (intégrité physique versus droits de propriété) et

b) les problèmes de reins ne touchent qu’une minime fraction de la population plutôt que son ensemble, comme c’est le cas avec la distribution et la redistribution des revenus.

Mankiw a utilisé la technique rhétorique du dragon de papier : se créer un faux adversaire (qui ressemble à celui qu’on souhaite défaire) et démolir son argumentaire pour prouver son point dans le débat qui importe vraiment.

En réalité, sous l’angle philosophique, il semble que Mankiw est d’abord préoccupé par le caractère injuste d’une fiscalité redistributive :

[…] using the force of government to seize such a large share of the fruits of someone else’s labor is unjust, even if the taking is sanctioned by a majority of the citizenry.

Conclusion

Bien que ce débat soit pertinent pour tout pays développé, le Québec est loin des extrêmes qui caractérisent les inégalités économiques au sud de la frontière. Les écarts de revenus trop prononcés ont des conséquences économiques, sociales et politiques importantes [11]. Pour prendre des décisions collectives éclairées, une lecture objective et une grande ouverture d’esprit sont nécessaires, tant à droite qu’à gauche.

 

1. World Top Incomes Database. 2013. En ligne.  http://g-mond.parisschoolofeconomics.eu/topincomes/.

2. N. Gregory Mankiw, 2013. « Defending the One Percent ». Journal of Economic Perspectives, vol. 27, n° 3. http://w1p.fr/133652

3. Nicolas Zorn, 2013. « Les riches méritent-ils d’être riches ? ». Blogue de l’Association des économistes québécois. http://bit.ly/18vNKJW

4. Miles Corak, 2012. « Here is the source for the “Great Gatsby Curve” in the Alan Krueger speech at the Center for American Progress on January 12 ». Economics for Public Policy. http://bit.ly/19QDRI8

5. Derek Thomson, 2012. « A Giant Statistical Round-Up of the Income Inequality Crisis in 16 Charts ». The Atlantic. http://bit.ly/1bfTjBk .

6. Craig K. Ferrere et Charles M. Elson, 2013. «Executive Superstars, Peer Groups and Over–‐Compensation – Causes, Effects and Solutions » http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.2125979.

7. Josh Bivens et Lawrence Mishel, 2013. «The Pay of Corporate Executives and Financial Professionals as Evidence of Rents in Top 1 Percent Incomes». Journal of Economic Perspectives, vol. 27, n° 3. En ligne. http://www.epi.org/files/2013/pay-corporate-executives-financial-professionals.pdf.

8. M. S., 2013. « The 1 percent needs better defenders ». The Economist Blog. En ligne. http://www.economist.com/blogs/democracyinamerica/2013/06/inequality.

9. The Economist, 2013. « Inequality and the world economy – True Progressivism ». En ligne. www.economist.com/node/21564556.

10. Nicolas Zorn, 2013. « Justice sociale ». Encyclopédie sur les inégalités sociales, Institut du Nouveau Monde. En ligne à: http://www.inm.qc.ca/inegalites/documentation/concepts-cles/justice-sociale.

11. Pour les conséquences politiques des inégalités, voir Jacob S. Hacker et Paul Pierson, 2010. Winner-Takes-All Politics. New York : Simon & Schuster.

Pour les conséquences économiques, voir Joseph Stiglitz, 2012. The Price of Inequality. Londres : W. W. Norton & Company.

Pour les conséquences sociales, voir Richard Wilkinson et Kate Pickett, 2009. The spirit level: Why equality is better for everyone. London : Penguin Books.

Pour une revue de la littérature sur les théories et les travaux empiriques portant sur l’évolution des hauts revenus, voir Nicolas Zorn, 2012. « À la recherche du 1 % : que nous apprennent les travaux d’Atkinson, Piketty et Saez sur la concentration des hauts revenus? », Revue Interventions économiques, vol. 45. http://bit.ly/1gczvg0

 

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