Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

LE DERNIER CHAPITRE ABSENT DES RAPPORTS

28 octobre 2013

            Au cours d’une carrière, c’est un nombre considérable de rapports de différentes sources que j’ai consultés. L’impression générale qui se dégage est la suivante : ces rapports oublient un chapitre, celui qui analyserait les problèmes d’implantation de leurs recommandations. Les auteurs, habituellement spécialistes du sujet, ne doivent pas se contenter de formuler des recommandations ou un plan, si beau soit-il, mais aussi analyser comment ce plan sera absorbé par le monde réel, tout particulièrement par la politique.

Les rapports ressemblent aux maquettes des urbanistes

Les rapports ressemblent aux plans des urbanistes et à leurs maquettes des villes idéales ou du futur. La présentation et la forme demeurent fort soignées, généralement multicolores. Malheureusement, on ignore les contraintes  du monde réel comme le déjà bâti, l’hétérogénéité des préférences des résidents et les caractéristiques contraignantes de l’environnement. On se situe dans un monde abstrait ou imaginaire. C’est bien le cas des multiples rapports.

Le premier coupable

Une référence à une expérience personnelle permet de mieux transmettre l’idée. On ne peut appliquer les règles du jeu de bridge lorsqu’on joue une partie de poker. Cet enseignement m’a été crûment rappelé par un de mes étudiants il y a une quinzaine d’années.  Je proposais, sûrement avec une grande conviction et éloquence, d’appliquer au secteur public les règles d’efficacité développées par les économistes, tout probablement en me référant à la publication de l’O.C.D.E., Gérer avec les mécanismes de type marché (1993). Cet étudiant m’interrompit pour signaler mon incohérence. Je prescrivais de recourir à une tarification des services publics, alors que les citoyens désirent mettre ces services dans le secteur public, précisément pour éviter une telle tarification.

Ce refus de prendre en compte  la dynamique politique se retrouve dans maints rapports qui demandent de dépolitiser les décisions qui relèvent des processus politiques. C’est vouloir reprocher aux politiciens d’exercer leur métier, la politique. Voilà un désir souvent exprimé témoignant d’une incohérence facilement détectable.

Les économistes sont-ils borgnes?

Les rapports rédigés par les économistes souffrent généralement du dernier chapitre absent avec un recours se limitant à l’arsenal des arguments pour justifier l’intervention gouvernementale sous une forme ou une autre. En plusieurs circonstances, les marchés libres seraient défaillants, incapables d’assurer un système de sanctions et de récompenses qui assurerait le non-gaspillage des ressources. On parle alors de situations où il y a présence d’effets de débordement, d’économies de grande dimension, de biens publics, d’informations asymétriques entre les parties, de pouvoirs monopolistiques, de chômage involontaire et enfin, d’une distribution des revenus perçue comme insatisfaisante.

Les possibilités de défaillance de la décentralisation ou des marchés sont donc nombreuses, ce qui permet à tout économiste muni d’un minimum d’imagination de tenter de justifier l’intervention gouvernementale dans n’importe quelle activité. Cette justification de la centralisation ressemble au comportement du légendaire empereur romain qui, étant juge à un concours de chant entre deux personnes, écouta la première et s’empressa de remettre le prix à la seconde sans s’assurer qu’elle ne faussait pas davantage que la première.

L’approche pour promouvoir l’intervention gouvernementale basée sur les défaillances des marchés insiste exclusivement sur le gaspillage et l’inefficacité qu’entraînent les décisions décentralisées. Elle oublie complètement le coût de l’alternative, en  passant sous silence les inefficacités des décisions centralisées : faible responsabilité de l’utilisateur, standardisation et cartellisation des services, absence d’expérimentation et de flexibilité et incohérence dans les décisions pour n’énumérer que quelques coûts de la centralisation. Elle peut toutefois permettre une plus grande égalité dans la consommation des services publics.

Le dernier chapitre et les problèmes d’implantation

Avec le refus de présenter un dernier chapitre sur les problèmes d’implantation de leurs recommandations, les différents rapports, incluant ceux rédigés par les économistes, font implicitement l’hypothèse que le gouvernement s’identifie à une forme de despote bienveillant avec l’unique objectif de maximiser le bien-être des citoyens. C’est une conception très romantique de la politique. Les mécanismes de création de cette autorité magnanime ne sont pas étudiés, les défaillances des processus politiques étant implicitement jugées peu importantes.

L’absence du dernier chapitre sur les difficultés d’implantation des recommandations par les processus politiques explique en très grande partie pourquoi  les rapports aboutissent rapidement sur les rayons des différentes bibliothèques… pour y ramasser la poussière.

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