Économiste-conseil, Membre du Comité des politiques publiques, Association des économistes québécois

PROFESSION ÉCONOMISTE : UNE COMMUNAUTÉ ÉCLATÉE

27 novembre 2013

La science économique est très polyvalente dans ses applications et elle fournit des outils pour analyser une grande variété de questions qui préoccupent les sociétés. De fait, les économistes travaillent dans une multitude de domaines : enseignement, conjoncture économique, journalisme, politique, finances publiques, finance internationale, placements et valeurs mobilières, économie industrielle, développement économique, développement régional, coopération internationale, agroalimentaire, ressources naturelles, énergie, environnement, marché du travail, santé, services sociaux, etc.

Les gouvernements fédéral et québécois, incluant les sociétés d’État et les organismes de contrôle règlementaire, sont les principaux employeurs des économistes. Ainsi, depuis les années 1960, les gouvernements, et notamment ceux de Québec et d’Ottawa, ont embauché des diplômés en science économique pour les conseiller dans la planification, l’élaboration, la mise en œuvre et l’évaluation de leurs politiques, de leurs stratégies, de leurs programmes et de leurs projets dans pratiquement tous les domaines d’intervention du secteur public. L’entreprise privée embauche également un bon nombre d’économistes.

Ainsi, des données publiées par Services Canada[1] concernant la catégorie professionnelle des «Économistes, recherchistes et analystes des politiques économiques» ont révélé que plus de la moitié (53 %) des économistes québécois travaillaient en 2006 dans l’administration publique, surtout québécoise (27 %) et fédérale (24 %). On en trouvait également dans les services professionnels, scientifiques et techniques (14 %), dans la finance et les assurances (7 %), et dans les associations patronales et syndicales (4 %). Environ 4600 personnes occupaient un emploi dans cette catégorie professionnelle au cours de la période 2008-2010.

Une partie des économistes travaillent en macro-économie. Ils suivent et analysent l’évolution globale de l’économie en matière de production, de consommation, d’investissements, etc. C’est le lot notamment des économistes qui oeuvrent dans les ministères des Finances, les instituts de statistique, les institutions financières et les médias. D’autres, les micro-économistes, s’intéressent plutôt aux réactions et aux comportements des entreprises ou des ménages: quel est le niveau de production qui assurera un profit maximal à l’entreprise? Quel sera l’effet d’une hausse de taxe sur la consommation d’essence? Doit-il y avoir un prix minimum pour les livres? Quel tarif demander pour tel service public? On retrouve les micro-économistes dans les grandes entreprises, les sociétés d’État, les bureaux de contrôle règlementaire, les associations d’affaires, les autorités locales ou régionales et les organismes de protection des consommateurs ou des travailleurs.

Qu’ils soient macro ou micro, les économistes sont très souvent de bons généralistes.  Leur formation et leurs outils conceptuels leur permettent en effet de passer assez aisément d’un dossier à un autre. C’est d’ailleurs pourquoi on les retrouve dans une grande variété de domaines et chez une grande diversité d’employeurs. En fait, tant dans le secteur privé que dans les officines gouvernementales, les économistes sont appréciés et utilisés pour leur vision globale des enjeux économiques, sociaux et politiques, et pour leur capacité de formaliser de façon intelligible et structurée ces enjeux et les solutions envisageables. Leur capacité à trouver, à manipuler et à interpréter les variables économiques pertinentes, leur intérêt pour les chiffres et les calculs, leur familiarité avec les analyses de type bénéfices-coûts, sont autant d’atouts qui en font des collaborateurs utiles au sein des services d’analyse et de planification et des bureaux de direction.

Sauf peut-être dans les ministères des Finances de Québec et d’Ottawa, en aucun endroit les économistes ne prédominent au sein des effectifs professionnels de leurs employeurs. Vus comme des conseillers spécialisés, ils sont souvent intégrés à des équipes multidisciplinaires.

Du fait de la grande popularité des questions économiques auprès du public et parce qu’ils sont appelés à conseiller leurs employeurs sur des enjeux financiers ou corporatifs majeurs, les économistes peuvent influencer le cours des affaires et le succès ou l’échec de projets particuliers. Leurs pronostics peuvent donc avoir des conséquences financières non négligeables, y compris pour eux-mêmes, d’où des risques de conflit d’intérêt. D’ailleurs un certain nombre de voix se sont élevées pour exiger qu’ils soient soumis à un code d’éthique[2]. L’adoption d’un code d’éthique suppose cependant la présence d’un organisme susceptible de le faire respecter. Or, jusqu’à maintenant l’idée parfois évoquée de créer un ordre professionnel des économistes n’a pas eu de suites même si plusieurs d’entre eux font un travail qui ressemble à ce que font les comptables, les actuaires ou les administrateurs agréés qui eux sont encadrés par un ordre professionnel ou un mécanisme équivalent. Le seul regroupement visant l’ensemble des économistes du Québec est l’Association des économistes québécois, un organisme à adhésion volontaire voué à la promotion de la profession et à la clarification des enjeux économiques au bénéfice du grand public.

En plus d’être éparpillés dans une grande variété de domaines et de lieux professionnels, les économistes sont écartelés entre les deux pôles de leur discipline: la création de richesse et la distribution de cette richesse. Certains d’entre eux sont réfractaires à une présence affirmée de l’État, surtout si c’est pour procéder à des transferts de revenus entre mieux et moins nantis. D’autres professent l’opinion inverse, ne faisant guère confiance au libre marché pour assurer l’équité entre les individus et entre les groupes sociaux. Les deux groupes ont leurs ténors, leurs réseaux, leurs médias. Le CIRANO, l’Institut économique de Montréal, le Centre sur la productivité et la prospérité expriment des points de vue qui, sur une question donnée, peuvent diverger sensiblement de ceux endossés par l’Institut de recherche en économique contemporaine ou par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques.

D’un côté comme de l’autre, les plaidoyers sont souvent teintés d’une passion proche de l’idéologie. Les économistes de gauche sont prompts à dénoncer les iniquités de l’économie de marché mais ils peinent à proposer des solutions de rechange crédibles. Ils sont aussi incapables de voir que le niveau de vie de la grande majorité des humains a augmenté de façon inédite au cours des deux derniers siècles et surtout des cinquante dernières années. Leurs opposants sont de leur côté réfractaires à admettre que les baisses d’impôt et le retrait de l’État ne produisent jamais le déluge d’investissements et l’afflux de prospérité qu’ils promettent.

Après ce bref tour d’horizon de la profession au Québec, retenons que les économistes sont loin de former un groupe homogène, ou de parler d’une seule voix sur un grand nombre d’enjeux de société. Par ailleurs, comme nous le verrons dans un prochain billet, ils profitent grandement de l’intérêt du public pour l’économie et de l’aura particulier qui entoure leur profession.

 

 

 


[1] Ces données sont publiées à l’adresse http://bit.ly/LrfNgH

[2] Dismal ethicsAn intensifying debate about the case for a professionnal code of ethics for economists. THE ECONOMIST, 6 janvier 2011 (http://econ.st/1biy3aD ). À signaler également le débat diffusé par France Culture le 14 avril 2012 sur le rôle et la place des économistes dans la société ( http://bit.ly/J5hm7W).

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