Économiste-conseil, Membre du Comité des politiques publiques, Association des économistes québécois

LES POLITICIENS ET LA SCIENCE ÉCONOMIQUE

3 mars 2014

Les politiciens aiment parler de développement économique mais mettent-ils en pratique les conseils des économistes? On serait d’abord porté à penser que oui. Après tout, Margaret Thatcher et Ronald Reagan ont fondé trente ans de politiques néolibérales sur les enseignements de Friedrich Hayek. Et à peu près au même moment, le Chili de Pinochet et d’autres pays en développement n’ont-ils pas mis en œuvre les prescriptions rigoristes de Milton Friedman?

Il y a aussi des cas où les politiciens sont influencés par des idées économiques même si celles-ci ne viennent pas de la science économique reconnue. À cet égard, le cas du Crédit social est exemplaire. Cette doctrine monétariste a été élaborée dans l’Angleterre du début du XXe siècle par un ingénieur, le major Douglas, qui estimait que les salariés n’avaient pas assez de pouvoir d’achat pour acheter toute la production. Il en résultait donc forcément des crises à moins que les gouvernements n’augmentent le pouvoir d’achat des consommateurs en leur distribuant des billets de banque fraichement imprimés, d’où la notion de crédit social. Cette vision procédait d’une conception simpliste de l’économie puisqu’elle oubliait des éléments aussi importants que l’exportation et l’investissement. Mais elle était séduisante, sans doute parce qu’elle correspondait à ce que les «indignés» de l’époque voulaient entendre. Et malgré ses lacunes conceptuelles, le crédit social reposait sur une intuition qui n’était pas si farfelue : le major Douglas endosserait sans doute les politiques d’assouplissement monétaire pratiquées par les banques centrales des États-Unis, du Royaume-Uni et du Japon.

En réalité, l’application par les gouvernements des notions de la science économique n’est pas aussi fréquente ni aussi rigoureuse qu’on pourrait le croire malgré la prévalence du discours économiste.

Ainsi, il y a quelques années, le gouvernement fédéral du Canada a décidé de réduire la taxe sur les produits et les services alors qu’il existait une quasi unanimité chez les économistes à l’effet que cette taxe était un instrument fiscal efficace et que le gouvernement aurait plutôt dû couper d’autres sources de revenus.

À l’échelle mondiale, on peut citer la taxe Tobin, du nom du prix Nobel d’économie qui en a fait la proposition initiale. S’appliquant aux transactions financières à court terme, une telle taxe contribuerait à assainir l’économie financière et les finances publiques, deux domaines hors de contrôle dans un grand nombre de pays. Pourtant seul le président Sarkozy a fait pendant quelques temps la promotion de la taxe Tobin.

Au Québec, à l’exception du modèle des grappes industrielles popularisé par le ministre Gérald Tremblay au début des années 1990 et des ententes commerciales inspirées de la loi des avantages comparatifs, il est difficile d’identifier des politiques, des programmes ou des projets fondés sur des analyses économiques étoffées. Cela a donné des incongruités telle la redevance sur les hydrocarbures mise en place en 2006. Le gouvernement se présenta alors fièrement comme étant le premier à imposer une taxation du carbone en Amérique du Nord. Mais il exigea du même souffle que les raffineurs absorbent la taxe sans la refiler aux consommateurs. Le gouvernement empêchait ainsi l’élasticité-prix de produire son effet sur la consommation de produits pétroliers. Or, la taxation du carbone vise justement à réduire la consommation d’hydrocarbures et, par le fait même, la production de gaz à effets de serre réputés être à l’origine des changements climatiques.

La taxation du carbone donna lieu à une divergence non moins radicale entre le politique et l’économique sur la scène fédérale. Une telle taxation qui fait l’objet d’un large consensus chez les économistes fut préconisée par le chef libéral et politicologue Stéphane Dion lors de la campagne électorale de 2008. Cela n’a pas empêché l’économiste Stephen Harper de dénoncer cette mesure comme étant une hausse du fardeau fiscal même si, en contrepartie, d’autres impôts ou taxes auraient pu être réduits d’un montant équivalent.

Pour être juste, il faut bien admettre que la situation des politiciens est objectivement  plus difficile que celle des économistes. Ces derniers se bornent souvent à faire des rappels à l’ordre : ne  pas faire de déficit à répétition, rembourser les dettes, contrôler la hausse des dépenses, ne pas hausser les impôts, etc. Ils sont habiles à identifier le souhaitable mais ils le sont moins à indiquer le chemin à suivre pour mettre en œuvre leurs conseils souvent impopulaires auprès des électeurs. Cela amène un collègue à comparer les économistes aux médecins dont les recommandations sont souvent du genre : faire de l’exercice, couper l’alcool et le café, manger moins… Rien de très emballant.

Si l’adhésion à des notions économiques peut être dangereuse pour les politiciens en mal de réélection, il peut aussi en cuire aux économistes de ne pas dire ce que le politicien veut entendre. Kondratieff, dont le nom est associé à l’hypothèse de cycles économiques de très long terme, sera fusillé sur l’ordre de Staline pour avoir laissé croire que la Grande crise des années 1930 n’était pas « finale » et qu’une nouvelle période de prospérité émergerait tôt ou tard.

Est-ce bien grave que les politiciens n’en fassent qu’à leur tête et ne s’inspirent des conseils des économistes que quand ils y voient leur intérêt électoral? Dans un livre récent[1], non dépourvu d’humour, un professeur de science économique de Cambridge (R-U) note que, au cours des dernières décennies, les économies qui ont le plus prospéré sont celles dont les gouvernements ont fait le moins appel aux économistes. Il cite à cet égard les cas de la Suisse, de Singapour, de la Corée du Sud et du Japon (des années 1970) entre autres. À l’inverse, les pays qui ont obéi aux diktats du FMI se sont enfoncés dans le marasme.

Aussi, pour paraphraser un mot célèbre, l’économie est peut-être une chose trop importante pour être confiée aux économistes. Il appartient aux politiciens d’arbitrer entre les besoins illimités et les désirs souvent contradictoires des sociétés qui les ont élus. La fonction de préférence des politiciens est nécessairement plus diversifiée et plus complexe que celle des économistes.

Une fois cette vérité admise, il est quand même possible d’arriver à une conclusion moins désabusée. Les économistes peuvent influencer les politiciens et ils y réussissent somme toute assez souvent, ne serait-ce que partiellement et parfois après un certain délai. Si, en bons intellectuels, les économistes tiennent à avoir raison plus souvent et plus totalement, ils peuvent toujours se réconforter avec le mot de Keynes[2] : tôt ou tard, les politiciens se rallieront à leur point de vue même si cette satisfaction risque d’être posthume. Paul Samuelson disait un peu la même chose quand il affirmait ne pas trop se soucier de qui écrit les lois du pays en autant qu’il est celui qui écrit les manuels d’économie en usage dans ses collèges[3].

Ce billet est le 5e et dernier d’une série portant sur la profession d’économiste. Voir également sur Libres Échanges :

 

[1] CHANG, Ha-Joon, 2 ou 3 choses qu’on ne vous dit jamais sur le capitalisme, Seuil, 2012 (éd. originale anglaise 2010), 357p.

[2] Cité dans un billet précédent (http://bit.ly/KDIjDp)

[3] Rapporté dans WARSH, David, Knowledge and the Wealth of Nations – A Study of Discovery, Norton & Company, 2006, p384.

 

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