Pierre Fortin

Professeur émérite de sciences économiques, Université du Québec à Montréal

L’EMPLOI AU QUÉBEC: REGARDER AU-DELÀ DU COURT TERME

3 avril 2014

Lorsqu’on veut avoir une idée juste de l’évolution de l’emploi sur un territoire dans le temps, on concentre habituellement l’attention sur une moyenne mobile des taux d’emploi mensuels.

Le taux d’emploi, comme on sait, est le pourcentage de la population qui occupe un emploi. En rapportant l’emploi à la population, on se trouve à tenir compte de la taille et de la croissance démographiques du territoire observé. La base démographique de référence qui est retenue par les organismes internationaux est habituellement la population de 15 à 64 ans, parce que c’est dans cette catégorie d’âge que se recrute l’immense majorité des travailleurs (97 % au Québec). L’indicateur utilisé est donc, plus précisément, le taux d’emploi des 15-64 ans. Pour n’oublier personne, il est recommandable de diviser le nombre de toutes les personnes employées de 15 ans ou plus par la population de 15 à 64 ans. 

Afin de refléter le cycle naturel des quatre saisons de l’année, la moyenne mobile utilisée dans la suite va couvrir les 12 mois les plus récents. Chaque mois, elle se calcule comme la moyenne des taux d’emploi qui ont été enregistrés pour le mois courant et les 11 mois précédents. Par exemple, la moyenne mobile pour juin 2013 est la moyenne des taux enregistrés pour les 12 mois allant de juillet 2012 à juin 2013. Cette procédure atténue la variabilité des taux d’emploi mensuels, puisque le calcul de la moyenne permet aux taux excessivement faibles de certains mois de compenser pour les taux excessivement élevés de certains autres mois. On peut alors mieux discerner la tendance de fond du taux d’emploi.

La figure 1 utilise cette moyenne mobile de 12 mois pour décrire la trajectoire parcourue depuis 20 ans par le taux d’emploi des 15-64 au Québec et chez ses deux grands partenaires économiques, l’Ontario et les États-Unis.

Figure 1

Deux phénomènes attirent immédiatement l’attention. Premièrement, en 1994, le taux d’emploi du Québec (62 %) accusait des retards considérables de 7 points de pourcentage sur celui de l’Ontario et de 11 points sur celui des États-Unis. Aujourd’hui, 20 ans après, notre taux d’emploi (74 %) a rejoint celui de l’Ontario et, pour l’instant du moins, dépasse celui des États-Unis. Deuxièmement, la chute du taux d’emploi pendant la récession qui a frappé les trois économies en 2008-2009 a été très profonde aux États-Unis (moins 5 points), intermédiaire en Ontario (moins 3 points) et plutôt bénigne au Québec (moins 1 point). On voit donc que, de janvier 1994 à février 2014, le taux d’emploi du Québec a presque continuellement progressé à travers les hauts et les bas de la conjoncture économique pendant que les taux d’emploi de ses deux partenaires ralentissaient ou reculaient.

Que nous dit la figure 1 sur la performance comparative récente du Québec en matière d’emploi ? La réponse ne souffre d’aucune ambiguïté. On peut constater, dans la partie droite de la figure, qu’en moyenne mobile de 12 mois le taux d’emploi des 15-64 ans s’est maintenu récemment à peu près au même niveau au Québec qu’en Ontario. Les deux provinces arrivent nez à nez.

(Ce billet fait suite à celui intitulé La situation de l’emploi au Québec : les pièges à éviter publié le 2 avril 2014 sur Libres Échanges)

NB: Une version antérieure de ce billet a été publiée dans L’Actualité.

 

Commentaires

Monique Duhamel

Le 3 avril 2014, à 11 h 05

Bonjour,

Je réitère mon commentaire à savoir que L’ASDEQ devrait s’inviter dans la présente campagne électorale du Québec et aider la population à réfléchir et à utiliser lon intelligence plutôt que de se laisser envahir par des slogans faux de peur.

Merci

    asdeq

    Le 3 avril 2014, à 1 h 27

    Madame Duhamel,
    La publication de billets non partisans et rigoureux constitue précisément une façon pour l’Association de contribuer à la clarification des enjeux de politique publique. Elle le fait également par la tenue de conférences, par son congrès annuel, par la publication de sondages reflétant l’opinion de ses membres et par des interventions comme celle appelant les partis politiques à la transparence dans la présentation du cadre financier de leurs engagements électoraux. Ces diverses activités et interventions sont diffusées par voie de communiqués ou par affichage sur les réseaux sociaux. Il appartient ensuite aux citoyens et aux médias de diffuser les informations et les idées publiées lorsqu’elles leur apparaissent pertinentes. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé en ce qui concerne le cadre financier électoral proposé par l’Association.

    Merci de votre intérêt pour l’Association.

    Jean-Claude Cloutier, édimestre, membre du Comité des politiques publiques

Ray

Le 3 avril 2014, à 11 h 33

Compte tenu du vieillissement de la population dans les prochaines années qui touchera davantage le Québec que l’Ontario ou les É-U, doit-on s’attendre (ou devons nous espérer) un plus haut taux d’emploi dans la belle province?

    asdeq

    Le 3 avril 2014, à 11 h 10

    « Maudite bonne question. Il y a deux forces qui vont agir en sens opposé sur l’emploi. D’une part, la population source de 15 à 64 ans va baisser, peut-être de 12 000 par année d’ici 2020, selon le scénario de référence de l’ISQ. D’autre part, le taux d’emploi de cette population devrait continuer à augmenter: 1) le niveau de scolarisation des jeunes va encore progresser, ce qui favorisera une participation plus forte au travail; 2) la concilation travail-famille va encore s’améliorer, ce qui rehaussera encore le taux d’activité féminin; et 3) l’activité des 55+, qui augmente sans arrêt depuis 1995 va sans doute poursuivre son élan. Mon calcul est que, si on n’est pas malchanceux, l’emploi pourrait augmenter en moyenne de 22 000 par année d’ici 2020. Mais ce ne sera plus la hausse moyenne de 50 000 par année qu’on a connue de 1998 à 2013.

    La conséquence pour la croissance du PIB d’ici 2020 est la suivante. D’une part, si l’emploi croît vraiment de 22 000 par année d’ici 2020, alors son taux d’augmentation annuel moyen sera de 0,5 %/an. En comparaison, de 1989 à 2013, il a progressé en moyenne de 1,1 %/an. D’autre part, si la productivité (PIB réel par personne employée) continue sur la même lancée que depuis 25 ans, elle va avancer au rythme de 0,8 %/an. Ce scénario prospectif pour 2013-2020 donne une croissance annuelle moyenne de 0,5 + 0,8 = 1,3 %/an pour le PIB, ce qui se compare à 1,1 + 0,8 = 1,9 %/an dans la période 1989-2013. Toute une baisse. Il faut donc prendre avec un grain de sel le show des élus qui déchirent leur chemise sur la place publique en affirmant que la croissance de 1,2 ou 1,3 % du PIB québécois en 2013 est preuve que la performance du Québec a été pourrie l’an dernier. On est en plein dans ce que prédit la démographie et la poursuite
    de la productivité et de la hausse du taux d’emploi des derniers 25 ans. Comme diraient mes enfants: « C’est la démographie, man ! »

    Pierre Fortin

Max river stone

Le 3 avril 2014, à 2 h 16

Le problème avec la moyenne mobile est de perdre des points, surtout les plus récents, 11 mois dans tes calculs. Je préfère des filtres plus précis comme Kalman, ou encore nétoyer ma série avec une transformée de Fourier.
C’est tout á fait normal d’avoir tes résultats, valables pour le long terme, mais pas pour le court ou moyen terme. Le seul avantage de la moyenne mobile est la facilité de calcul.

Jean-Pierre Furlong

Le 3 avril 2014, à 2 h 31

Il serait intéressant de connaître les contributions spécifiques du numérateur (emplois chez les 15 ans et plus) et du dénominateur (population de 15 à 64 ans) à l’amélioration du taux d’emploi.

Pour ce qui est de la volatilité des données mensuelles sur l’emploi, sujet abordé dans le billet précédent de M. Fortin, je recommande de lire l’analyse de Statistique Canada disponible à :
http://www.statcan.gc.ca/pub/11-626-x/11-626-x2014033-fra.htm

Les données sur les emplois salariés de l’EERH de SC sont une source encore plus adéquate et fiable que l’EPA pour examiner l’évolution réelle de l’emploi.

Max river stone

Le 3 avril 2014, à 10 h 25

Effectivement, dans le cas du Québec, sans création d’emploi on verra le taux d’emploi augmenter. Parce que le nombre de ceux qui sortent de la tranche 15-64 est plus grand que ceux qu’y entrent (haha les immigrants). Il suffit de jeter un coup d’oeil sur la pyramide des âges pour s’en convaincre. Moi je préfère utiliser le taux de chômage. Parce que là le dénominateur est la population active, c’est à dire ceux qui travaillent plus ceux qui en cherchent. Dans la tranche 15-64, il y a beaucoup de jeunes aux études, et qui, quand ils travaillent, ils occupent des jobs à temps partiel et non permanents. Le numérateur peut être aussi cinder selon le temps permanent et partiel. On peut affiner l’analyse par d’autres méthodes de calcul.

Laisser un commentaire