Pierre Fortin

Professeur émérite de sciences économiques, Université du Québec à Montréal

L’EMPLOI AU QUÉBEC: LE FACTEUR «FEMMES»

4 avril 2014

Depuis 20 ans, le taux d’emploi du Québec a presque continuellement progressé à travers les hauts et les bas de la conjoncture économique pendant que les taux d’emploi de l’Ontario et des États-Unis ralentissaient ou reculaient.

Quelle est la source de la hausse incessante du taux d’emploi du Québec au cours de cette période ? C’est l’ascension ni plus ni moins que spectaculaire du taux d’activité des femmes québécoises. En 20 ans, de 1993 à 2013, le taux d’emploi des femmes de 15 à 64 ans du Québec est passé de 55 % à 70%. Celui des hommes de la même catégorie d’âge a été stationnaire ; il tourne autour de 73 % depuis 40 ans. Le taux de participation des femmes au marché du travail a donc presque rattrapé celui des hommes. Les normes sociales ont évolué. La scolarisation a progressé plus rapidement parmi les femmes que parmi les hommes. Et, grâce à des politiques comme les services de garde à tarif réduit et les congés parentaux étendus, la conciliation du travail et de la famille a été facilitée. À 80 % en 2013, le taux d’emploi des femmes de 25 à 54 ans était plus élevé au Québec que dans chacune des quatre autres grandes régions du Canada (Atlantique, Ontario, Prairies et Colombie-Britannique). 

Une caractéristique des femmes sur le marché du travail est qu’elles sont beaucoup plus nombreuses que les hommes à vouloir occuper un emploi à temps partiel. En 2013, au Québec, elles détenaient 65 % des emplois à temps partiel et les hommes, 35 %. Par conséquent, leur présence accrue sur le marché du travail a entraîné une progression plus rapide de l’emploi à temps partiel que de l’emploi à temps plein. De 1993 à 2013, au Québec, l’emploi à temps plein a augmenté de 31 % ; l’emploi à temps partiel, de 45 %.

Il n’y a rien de pathologique dans cette évolution. Elle reflète en majeure partie la préférence plus marquée des femmes que des hommes pour l’emploi à temps partiel et l’adaptation des employeurs à cette préférence. L’emploi à temps partiel n’a rien de méprisable et il est largement volontaire. En 2013, seulement 7 % des femmes et des hommes occupant un emploi à temps partiel étaient à la recherche d’un emploi à temps plein. La part du temps partiel dans l’ensemble des emplois est maintenant à peu près la même au Québec qu’en Ontario, soit environ 19 % depuis deux ans.

Ce billet est le 3e d’une série sur le thème de la situation de l’emploi au Québec. Il fait suite à Les pièges à éviter et à Regarder au-delà du court terme.

Une version antérieure de ce billet a été publiée dans L’actualité.

Commentaires

Annie Cloutier

Le 4 avril 2014, à 10 h 04

Bien que je sois évidemment en faveur du travail à temps partiel pour les femmes qui le désirent et qu’à l’instar de Pierre Fortin, je n’y vois rien de méprisable (au contraire!), l’auteur commet une erreur importante en ne précisant pas que ce type de travail pratiqué à long terme et sans protection de la part du conjoint (contrat d’union de fait ou mariage) peut bel et bien avoir des conséquences catastrophiques sur la situation financière des femmes, advenant une séparation. Oui! Le travail à temps partiel est une décision saine et respectable… mais elle doit être soutenue de façon concrète par les deux conjoints!

Carole Vincent

Le 4 avril 2014, à 3 h 11

Un troisième billet très éclairant de Pierre Fortin. Et je trouve le commentaire d’Annie Cloutier très pertinent. J’ajouterai : Le fait que les femmes choisissent en plus grand nombre le travail à temps partiel reflète-t-il des préférences différentes ou des circonstances différentes ? Est-ce que les femmes préfèrent les emplois à temps partiel ? Ou est-ce plutôt que les femmes sont prêtes à accepter un emploi à temps partiel si c’est là la seule façon de concilier leur rôle de mère et de travailleuse ? La nuance est importante, il me semble.

asdeq

Le 5 avril 2014, à 1 h 33

Un grand merci à Annie Cloutier et Carole Vincent de rappeler les contraintes auxquelles les femmes font face. Elles sont d’ordre physiologique, matrimonial et sociologique. Elles font en sorte que leur accès à l’autonomie financière à long terme est plus difficile que pour les hommes. Occuper un emploi à temps partiel exprime une préférence, mais, comme toute décision économique, une préférence sous contrainte (ce que je n’ai pas cru bon de souligner tellement cela va de soi). Il faut attaquer le problème sous plusieurs angles : l’éducation, les règles juridiques, la politique familiale. La hausse du taux d’activité féminin depuis 20 ans, que j’ai fait ressortir dans mon billet, a fait progresser les femmes en direction de l’autonomie financière. La hausse de l’emploi à temps partiel a aidé à atteindre cet objectif. Une femme dont le mec a foutu le camp ou qui a elle-même dû foutre le camp aura plus de chance de se débrouiller seule (avec des enfants ou non) si elle a occupé un emploi à temps partiel que si elle n’a pas occupé d’emploi du tout.

Pour fixer les idées, il est intéressant de comparer l’évolution de l’emploi des femmes de 25 à 54 ans (les principaux âges où on élève des enfants) au Québec et dans les autres provinces de 1997 à 2013. Deux phénomènes en ressortent.

Premièrement, le taux d’emploi de ces Québécoises a grimpé de 13 points, passant de 67 % à 80 %, tandis que celui des autres Canadiennes ne progressait que de 7 points. À 80 % en 2013, le taux des Québécoises est maintenant supérieur de 3 points à celui des autres Canadiennes (77 %).

Deuxièmement, l’augmentation de 13 points du taux d’emploi des Québécoises de 25 à 54 ans de 1997 à 2013 a été complètement dominée par une hausse de leur taux d’emploi à temps plein. La hausse de 13 points de leur taux d’emploi total résulte en effet d’une augmentation de 14 points de leur taux d’emploi à temps plein et d’une baisse de 1 point de leur taux d’emploi à temps partiel. Aujourd’hui, les femmes de cette catégorie d’âge sont un peu moins nombreuses à occuper un emploi à temps partiel au Québec (14 %) que dans les autres provinces (15 %).

Bon. O.K. Je ne suis pas en désaccord avec l’idée que le verre ne soit pas encore plein. Mais il m’apparaît essentiel de faire remarquer qu’on a quand même réussi à faire monter le niveau pas mal depuis 20 ans. Ça encourage à continuer à le remplir.

Pierre Fortin

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