Pierre Fortin

Professeur émérite de sciences économiques, Université du Québec à Montréal

COMMENT SE COMPARENT LE QUÉBEC ET L’ONTARIO EN NIVEAU DE VIE ?

9 juillet 2014

Lorsqu’on veut comparer les niveaux de vie moyens de deux villes ou de deux provinces, il faut mesurer les revenus en dollars qui sont dépensés par habitant, mais il est également indispensable d’avoir une bonne idée des prix des biens et des services qui sont achetés avec ces revenus. Car c’est le volume réel des biens et services consommé qui mesure le niveau de vie, et non pas les dollars comme tels. Ce volume réel consommé est égal au rapport entre les dollars de revenu et le niveau moyen des prix.

Un exemple peut aiguiser l’intuition. Supposons que je dépense 84 dollars dans l’année au Québec pour acheter des pommes de laitue iceberg, tandis que mon voisin ontarien consacre 90 dollars au même poste. Par contre, je paie chaque pomme 1,50 dollar et lui, 1,80 dollar. Je vais donc pouvoir me procurer 56 pommes et lui, seulement 50. De nous deux, c’est évidemment moi qui ai le niveau de vie de plus élevé. Mon volume réel de pommes de laitue consommé (56) est supérieur au sien (50) malgré que ma dépense en dollars (84 dollars) soit inférieure à la sienne (90 dollars).

Le problème se pose exactement de cette façon quand on veut comparer les niveaux de vie de l’ensemble du Québec et de l’ensemble de l’Ontario.

Gardons notre attention sur la consommation privée des ménages, qui est la source la plus importante de leur niveau de vie. (Il y a aussi leur consommation de services publics et leur accès au temps de loisir, mais faisons-en abstraction pour simplifier.) En 2012, selon Statistique Canada, le revenu qui a été consacré à la consommation privée s’est chiffré à 26 230 dollars par habitant au Québec et à 29 020 dollars par habitant en Ontario. En dollars, les Québécois ont donc dépensé 9,6 % de moins par habitant que les Ontariens.

Vous me voyez venir. Pour compléter la comparaison des niveaux de vie, il faut savoir dans quelle mesure les prix des biens et services consommés par les ménages ont été différents dans les deux provinces cette année-là. Nous avons tous l’impression que la vie coûte moins cher au Québec qu’en Ontario. Est-ce bien le cas ?

Les prix à la consommation sont 13 % plus bas à Montréal qu’à Toronto

Commençons par comparer Montréal et Toronto. Selon la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL), un appartement coûte de 35 à 40 % moins cher à louer à Montréal qu’à Toronto. Les prix des maisons neuves ou en revente sont de 40 % à 50 % moins élevés à Montréal. Pour l’électricité résidentielle, selon Hydro-Québec, c’est 40 % moins cher à Montréal. Au Québec, la garde d’un enfant coûte 7 dollars par jour ; en Ontario, c’est quatre à six fois plus cher.

Il y a quelques produits dont les prix sont plus élevés à Montréal qu’à Toronto. Des exemples : l’essence, le riz, la bière, les tomates, les courses de taxi. Ce sont les exceptions qui confirment la règle.

Mais sortons des exemples particuliers et considérons le portrait d’ensemble que trace l’enquête mensuelle de Statistique Canada sur les prix à la consommation. Cette enquête est basée sur un échantillon de 80 000 relevés de prix de 600 produits de consommation à travers le Canada. Selon les indices comparatifs que l’organisme publie périodiquement pour les grandes villes canadiennes, les prix à la consommation étaient en moyenne 13 % plus bas à Montréal qu’à Toronto en octobre 2012.

Cette différence de prix n’a pas tendance à se résorber avec le temps. L’indice des prix à la consommation a même augmenté un peu moins à Montréal et dans l’ensemble du Québec qu’à Toronto et dans l’ensemble de l’Ontario depuis quinze ans, de sorte que l’écart entre les deux villes et les deux provinces s’est, au contraire, légèrement accru pendant cette période.

Le tableau ci-dessous présente les résultats d’octobre 2012 pour divers groupes de biens et de services. Parmi les articles qui affichaient des prix beaucoup plus bas à Montréal qu’à Toronto, on note le logement (locatif ou en propriété), l’électricité, la garde d’enfants, les dépenses d’automobile autres que l’essence et les droits de scolarité universitaire. Par contre, l’essence ressort plus chère à Montréal qu’à Toronto.

Au total, Statistique Canada calcule que l’indice d’ensemble était 13 % plus bas à Montréal qu’à Toronto. Mais ce résultat de l’agence nationale de statistique est-il fiable ? Un chargé de cours de HEC Montréal, M. Vincent Geloso, vient d’en contester la validité. Dans un document de recherche récemment publié par le Centre sur la productivité et la prospérité de l’institution, cet auteur rejette l’idée que les prix à la consommation soient plus bas au Québec qu’en Ontario. Il affirme non seulement que le coût de la vie au Québec n’est pas inférieur à celui de l’Ontario, mais qu’« au contraire, il est plus élevé. » Je vais présenter ses arguments et en analyser la portée dans un prochain billet.

Écarts entre les prix de divers groupes de biens et de services à la consommation à Montréal et à Toronto en octobre 2012

Groupe

Prix à Montréal par rapport aux prix à Toronto

Aliments achetés en magasin

+3 %

Aliments achetés au restaurant

-3 %

Logement locatif

-29 %

Logement en propriété

-26 %

Eau, électricité, gaz, mazout

-27 %

Dépenses courantes du ménage (y compris les services de garde d’enfants)

-9 %

Ameublement et articles ménagers

+2 %

Achat et location d’automobiles

+1 %

Essence

+10 %

Autres dépenses pour l’automobile

-30 %

Autobus, métro, taxi, avion, train

-3 %

Soins de santé et soins personnels

-1 %

Loisirs

-8 %

Éducation, formation, lecture

-53 %

Alcools et tabacs

-4 %

Ensemble

-13 %

Source : Statistique Canada, L’indice des prix à la consommation, no 62-001 au catalogue.

Une version antérieure de ce billet a été publiée dans L’Actualité.

Commentaires

Roger Bérubé

Le 10 juillet 2014, à 10 h 37

Excellent article. J’espère que certains journalistes, politiciens et fonctionnaires le liront. Merci!

Jean-Francois Arsenault

Le 14 juillet 2014, à 11 h 09

Il faut faire attention ici. On compare les dépenses provinciales et les prix dans les métropoles. On n’a pas les dépenses dans les métropoles, mais on a les revenus à partir de l’ENM (ou le recensement pour 2006). Sur cette base, les revenus moyens après-taxes (donc la capacité de dépenser) des individus à Montréal sont 13.7% plus bas que ceux de Toronto. C’est bien pire si on tient compte du choix des montréalais de ne pas vivre en ménage autant que les Torontois. En effet, en tenant compte des économies d’échelle des ménages (standard OECD de la racine carrée), le revenu individuel ajusté est 19.3% plus bas à Montréal qu’à Toronto. Tenir compte des différences de prix est important, mais ça ne semble pas combler l’écart. Et¸ça ne tient compte que d’une proportion de la population. Si on faisait le même exercice en utilisant Edmonton (moins cher que Toronto selon Statistique Canada) et l’Alberta, l’écart serait abysmal.

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