Professeur émérite de sciences économiques, Université du Québec à Montréal

Le Canada et le Québec sont-ils des cancres en matière d’investissement ?

10 août 2014

L’investissement est, avec l’éducation et la formation, le fer de lance de la croissance économique. On entend ici par « investissement » non pas les placements financiers, mais plutôt l’ensemble des dépenses que les entreprises et les gouvernements consacrent annuellement au maintien et à l’expansion de la capacité de produire de l’économie (bâtiments, ouvrages de génie civil, machines et matériel, propriété intellectuelle).

Ce n’est pas l’investissement qui est lui-même la source ultime de la croissance, mais plutôt les nouvelles idées que les entreprises et les gouvernements adoptent sur le quoi-faire et le comment-faire des choses. C’est toutefois l’investissement qui matérialise ces idées et fait arriver concrètement la croissance.

On mesure l’effort d’une société en matière d’investissement en observant le pourcentage des ressources à sa disposition (de son PIB, disons) qu’elle consacre annuellement à cette fin, c’est-à-dire son taux d’investissement. Dans le présent billet, je vais répondre à deux questions qui concernent les taux d’investissement en Amérique du Nord. La première : comment le Canada se compare-t-il aux États-Unis ? La seconde : comment le Québec se compare-t-il au « reste du Canada » ?

L’investissement, privé ou public, étant très variable d’une année à l’autre, mes réponses vont reposer sur les données des quelques dernières années publiées par Statistique Canada et le ministère américain du Commerce.

Je serai, en particulier, attentif à deux dimensions importantes du problème (sans aller dans le détail) : 1) le niveau très élevé de l’investissement pétrolier et gazier dans certaines régions du Canada (Terre-Neuve, Saskatchewan, Alberta) et des États-Unis (Oklahoma, Texas, Louisiane), et 2) la place occupée par le secteur public dans l’économie.

Cette dernière dimension est importante pour deux raisons. Premièrement, la littérature scientifique est formelle : l’apport de l’investissement gouvernemental (éducation, santé, transports, énergie, etc.) à la productivité et à la croissance de l’économie est direct et majeur. Deuxièmement, la taille du secteur public variant d’une région à l’autre, les dépenses d’investissement qui sont assumées par le privé dans l’une le sont par le public dans l’autre. Ne pas en tenir compte fausserait inévitablement les comparaisons entre régions.

Le tableau ci-dessous contient les renseignements qui permettent de répondre aux questions posées.

Tableau. Investissement non résidentiel des entreprises et des gouvernements aux États-Unis, au Canada et au Québec en pourcentage du PIB, moyenne des années 2007 à 2012/2013

Pays/Région

Entreprises

Gouvernements

Total

États-Unis

12,8

3,4

16,2

Canada

12,3

4,2

16,6

dont : les 3 provinces pétrolières

21,0

3,5

24,5

les 7 provinces non pétrolières

9,7

4,5

14,2

           Ontario

8,8

4,2

13,0

           Québec

9,4

5,0

14,4

Notes : 1) L’« investissement » se conforme ici au concept statistique de « formation brute de capital fixe ». L’investissement de remplacement (« consommation de capital ») est inclus et la valeur de la variation des stocks est exclue. 2) Pour les États-Unis, le Canada, le Québec et l’Ontario, les données de 2013 sont les dernières disponibles ; pour les autres provinces canadiennes, celles de 2012 sont les dernières. 3) Les « entreprises » regroupent ici les entreprises privées et les sociétés d’État à vocation commerciale. 4) En 2013, 1 point de pourcentage du PIB représentait 168 milliards de dollars aux États-Unis, 19 milliards au Canada, 7 milliards en Ontario et 3,7 milliards au Québec.
Sources : U.S. Department of Commerce; Statistique Canada ; Institut de la statistique du Québec ; ministère des Finances de l’Ontario.

Le taux d’investissement aux États-Unis et au Canada

Les deux premières lignes comparent le Canada aux États-Unis. Deux résultats en ressortent. Premièrement, au cours des années récentes, le taux d’investissement total du Canada a été légèrement supérieur à celui des États-Unis : 16,6 % du PIB contre 16,2 %.

Deuxièmement, on constate que ce premier résultat découle d’un avantage du Canada du côté gouvernements (4,2 % contre 3,4 %), lequel a plus que suffi à compenser son désavantage du côté entreprises (12,3 % contre 12,8 %). Cela n’a rien de surprenant. La part des administrations publiques dans la dépense globale en biens et en services est plus importante au Canada qu’aux États-Unis (26 % du PIB contre 18 %). Par conséquent, plusieurs dépenses qui sont assumées par le secteur privé aux États-Unis relèvent du secteur public au Canada. Cela comprend plusieurs dépenses d’investissement, comme en santé, en éducation, en transport et en énergie. Une comparaison non biaisée doit donc reposer sur la somme des dépenses des deux secteurs, et non uniquement sur celles des entreprises. (Le poids de l’État dans l’économie peut évidemment faire l’objet d’un débat tout à fait légitime, mais pas dans le cadre du présent billet, qui le prend simplement comme une donnée de l’expérience.)

Il faut cependant apporter un bémol à la position globalement favorable du Canada relativement aux États-Unis en matière d’investissement. Le taux d’investissement enregistré au Canada est en effet dû pour une bonne part aux investissements astronomiques dans les installations pétrolières et gazières de Terre-Neuve, de la Saskatchewan et de l’Alberta. En moyenne, de 2007 à 2012, la valeur des travaux de génie dans ces secteurs a représenté 2,9 % du PIB total du Canada. Des investissements de cette nature ont évidemment eu lieu aux États-Unis, par exemple dans les États d’Oklahoma, du Texas et de la Louisiane. Mais ils n’ont pas dépassé 0,6 % du PIB total des États-Unis.

Si on reprend le calcul du tableau pour la période de disponibilité des données (2007 à 2012), mais cette fois-ci en omettant les secteurs du pétrole et du gaz naturel, on trouve que le taux d’investissement total hors de ces deux secteurs a été en moyenne de 15,7 % aux États-Unis et de 13,6 % au Canada. Autrement dit, hors du secteur des hydrocarbures, ce n’est pas un léger avantage de quelques dixièmes de points que le Canada a enregistré par rapport aux États-Unis, mais un désavantage de l’ordre de 2,1 points de PIB.

Je ne veux pas essayer d’analyser en détail ici les causes du sous-investissement canadien hors du pétrole et du gaz naturel. Mais deux raisons viennent immédiatement à l’esprit. Premièrement, le Canada souffre plus que les États-Unis de l’étau qui enserre présentement son secteur manufacturier : dollar canadien cher, concurrence des pays émergents, industrie de l’automobile en difficulté. Deuxièmement, au Canada, l’investissement dans les technologies numériques accuse un certain retard par rapport aux États-Unis.

Le taux d’investissement dans les provinces pétrolières et non pétrolières

Les troisième et quatrième lignes du tableau confirment la grande importance de l’investissement dans l’exploration et l’extraction de pétrole et de gaz naturel au Canada. Deux groupes de provinces sont distingués. Celles du premier groupe, appelées « provinces pétrolières », sont les trois qui sont fortement impliquées dans ces activités primaires, soit Terre-Neuve, la Saskatchewan et l’Alberta. Celles du second groupe, appelées « provinces non pétrolières », sont les sept qui sont très peu ou pas du tout présentes dans l’exploration et l’extraction de pétrole et de gaz naturel. Cela comprend les trois provinces maritimes, le Québec, l’Ontario, le Manitoba et la Colombie-Britannique.

Le contraste entre les deux groupes de provinces est très marqué. Le taux d’investissement des entreprises dépasse 20 % du PIB dans les trois pétrolières, mais est inférieur à 10 % du PIB dans les sept non-pétrolières.

Le taux d’investissement en Ontario et au Québec

Les deux dernières lignes du tableau présentent les résultats pour les deux plus grandes provinces non pétrolières, soit l’Ontario et le Québec. On y constate que le taux d’investissement total du Québec (14,4 %) a été légèrement supérieur à la moyenne non pétrolière (14,2 %) et que celui de l’Ontario (13,0 %) lui a été inférieur de 1,4 point de PIB. Sans rapporter le détail, je note au passage qu’on ne constate pas au Québec de biais particulier en faveur de l’investissement des entreprises en construction de structures (usines, immeubles, ouvrages de génie civil) plutôt qu’en machines et matériel et en propriété intellectuelle.

Un aspect particulier de la performance du Québec est que la contribution des gouvernements au taux d’investissement y a été plus importante qu’en Ontario et au Canada : c’est 5,0 % du PIB au Québec contre 4,2 % en Ontario et dans l’ensemble du Canada. Cela résulte tout naturellement du fait que la part des administrations publiques dans la dépense globale en biens et en services est plus importante au Québec (30 % du PIB en 2007-2013) qu’ailleurs au pays (26 % du PIB). Il est naturel de s’attendre qu’au Québec relativement au reste du Canada, tout comme au Canada relativement aux États-Unis, le secteur public investisse plus parce qu’il occupe une place plus grande dans l’ensemble de l’économie.

(Ce billet est extrait d’un article paru dans le magazine L’actualité du 29 juillet 2014)

Commentaires

Mathieu Marchand

Le 11 août 2014, à 8 h 57

Pour pousser plus loin il faut aller dans le qualitatif et regarder quels invetissements sont faits. Un investisseur privé qui fait un investissement non-productif (un simple mauvais choix / mauvaise idée / gestionnaire douteux) sera tôt ou tard éliminé du marché et ne recommancera pas son erreur.
Le gouvernement étant quasi-perpétuel, on peut voir des abérations qui se répètes: investissements minoritaires dans des entreprises non-rentables sans l’aide du gouvernement pour des impératifs de développement régional / création d’emploi, construction d’éoliennes en Gaspésie pour livraison par camion sur la Côte-Nord en passant par la 132 et la 138 pour ensuite augmenter les tarifs d’électricités parce que le surplus d’Hydro-Québec fondent à vu d’oeuil, contruction d’une grande autoroute dans le parc des Laurentide surtout pour ne pas perdre la contribution de ‘Chantier Canada’, installation de bornes électriques le long de la 10 jusqu’au Vermont pour les 3 individus du Québec qui ont une voiture électrique et qui vont au Vermont… Finalement est-ce que des milliards $ d’alsphate en réfection de routes est un investissement qui augmente la productivité ou un simple entretient qui a été mal fait et qui devrait être comptabilité dans les dépenses courantes?
Tous les gouvernements du monde font des mauvais choix (autoroute de 8 voies en Chine au millieu d’un désert). Plus la taille du gouvernement est petite, moins les mauvais choix ont un impact nuisible sur l’économie. 5% du PIB en investissement public pour le Québec n’est pas un chiffre que j’aime voir.

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