Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

DÉFAILLANCES DES MARCHÉS CONTRE DÉFAILLANCES DES GOUVERNEMENTS

5 janvier 2015

Étant une personne qui a retardé la prise de la retraite, des interlocuteurs me disent que c’est un signe manifeste que j’aime mon travail. C’est une vue positive de la situation. Cela peut tout aussi bien indiquer que la personne a des pauvres alternatives, ayant développé peu d’intérêts ou de hobbys. Elle peut aussi craindre le changement de situation et ainsi favoriser l’inertie. Comme le dit l’expression, toute médaille a son revers. Pour l’économiste, il faut considérer le coût d’opportunité ou de renonciation, soit la valeur de la meilleure autre action non réalisée.

De plus, nous vivons dans un mode compliqué. Il est nécessaire de manœuvrer dans les tempêtes. Les situations ne correspondent pas aux extrêmes du noir et du blanc, mais plutôt en de multiples teintes de gris. C’est un environnement inapproprié aux certitudes.

Les économistes pratiquent peu ce qu’ils prêchent

 

Le concept de coût d’opportunité ou de renonciation est au centre de la science économique. Un choix rationnel demande d’appréhender les bénéfices et les coûts des différentes alternatives et non d’en rejeter a priori.

Dans la rationalisation de l’intervention gouvernementale, les économistes n’ont généralement pas mis en pratique ce qu’ils prêchent, comme le professeur qui demande de pratiquer ce qu’il dit et non ce qu’il fait.

Dans l’affectation des ressources, la décentralisation va du bas vers le haut en partant des « explorateurs »; la centralisation va du haut vers le bas en recourant à des planificateurs.

Malgré les avantages de la décentralisation, les économistes ont développé tout un arsenal d’arguments pour justifier l’intervention gouvernementale. En effet, en plusieurs circonstances, les marchés libres seraient défaillants, incapables d’assurer un système de sanctions et de récompenses qui entraînerait le non-gaspillage des ressources. On parle de situations où il y a présence d’effets de débordement, d’économies de grande dimension, de biens publics, d’informations asymétriques entre les parties, de pouvoirs monopolistiques, de chômage involontaire et enfin, d’une distribution des revenus perçue comme insatisfaisante.

Les possibilités de défaillances de la décentralisation ou des marchés sont donc nombreuses, ce qui permet à tout économiste muni d’un minimum d’imagination de tenter de justifier l’intervention gouvernementale dans n’importe quelle activité économique.

Les faiblesses de l’approche des défaillances

 

L’approche basée sur les défaillances des marchés pour justifier l’intervention gouvernementale insiste exclusivement sur le gaspillage et l’inefficacité qu’entraînent les décisions décentralisées. Elle ignore complètement la contrepartie reliée aux inefficacités des décisions centralisées : moins grande responsabilité du consommateur, standardisation des services et cartellisation, absence d’expérimentation et de flexibilité, pour n’énumérer que quelques coûts de la centralisation.

Lors d’une conversation récente, un ancien ministre me communiquait comment il avait été frappé par la variété des objectifs qui s’exprimait au niveau ministériel. Cette variété ne peut qu’entraîner des politiques incohérentes, particulièrement lorsqu’elles sont perçues de l’extérieur.

L’intervention gouvernementale entraîne des coûts importants liés à son mode de financement. Les taxes faussent en effet le système d’incitations qui encadre les agents économiques. Elles modifient les choix libres des agents et produisent ainsi un fardeau excédentaire d’efficacité ou de gaspillage. Ces choix sont variés : choix entre travail et loisirs, entre consommation immédiate et épargne, entre différentes formes de rémunération, de placements, d’investissements, de modes d’organisation et de financement, entre sécurité et risque, entre différentes techniques et lieux de production et entre différents biens de consommation. Cette énumération n’épuise pas tous les choix qui s’offrent aux agents économiques et qui sont sujets à l’influence des différentes taxes.

La décentralisation et les présumées défaillances

 

La décentralisation embrasse beaucoup plus que les seules sociétés capitalistes. Elle englobe les sociétés sans but lucratif, les coopératives de producteurs et de consommateurs, les sociétés à nom collectif et à propriétaire unique et même les ménages et les familles.

Les présupposées défaillances de la décentralisation favorisent la présence d’une multitude d’arrangements institutionnels. Par exemple, pour compenser l’asymétrie d’information, il existe des garanties sur les produits et aussi différentes sources d’information qui forment toute une industrie.

Un bémol : la nécessité d’un cadre légal

 

Les tenants de la décentralisation résument leurs convictions par l’expression suivante : le marché fonctionne. Ils ont en grande partie raison, vu les propriétés de la décentralisation. Ils oublient d’ajouter « à l’intérieur d’un cadre légal donné ». Les résultats du fonctionnement des marchés varient énormément selon les incitations véhiculées par le cadre légal ou les règles du jeu. Parallèlement, une partie de hockey se déroule différemment selon que les règlements permettent ou non les mises en échec. Un cadre plus laxiste sur le déversement des déchets entraîne plus de pollution. Le régime forestier québécois et la Loi sur les mines sont des exemples de cadre légal, impliquant un ensemble d’incitations.

Le cadre légal peut s’adapter aux changements dans une recherche d’efficacité. C’est le principe de la common law. Toutefois, le cadre légal jouit des propriétés d’un bien public (consommation collective et difficultés d’exclure) avec les effets qui en découlent pour la dynamique de la décentralisation.

Le cadre légal est le résultat des processus politiques. Où est la garantie que ces derniers fournissent un cadre approprié permettant que « le marché fonctionne » donne des résultats valables ?

Conclusion

 

Avec leur justification de l’intervention gouvernementale en proposant la présence de défaillances de la décentralisation sans considérer les lacunes de la centralisation, les économistes adoptent le comportement du légendaire empereur romain qui, juge à un concours de chant entre deux personnes, écouta la première et s’empressa de remettre le prix à la seconde sans s’assurer qu’elle ne faussait pas davantage que la première.

Note : Pour une intéressante publication sous ce thème, consultez Winston, C. 2006. Government Failure versus Market Failure: Microeconomics Policy Research and Government Performance. Washington D.C. : AEI-Brookings Joint Center for Regulatory Studies, 130 p. Pour une longue entrevue avec l’auteur sur son étude, voir : http://www.econtalk.org/archives/2009/12/winston_on_mark.html

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