Professeur émérite de sciences économiques, Université du Québec à Montréal

POURQUOI L’ÉCONOMIE JAPONAISE A-T-ELLE RALENTI DEPUIS 25 ANS ?

29 janvier 2015

Si vous avez 50 ans ou plus et une bonne mémoire, vous vous rappellerez qu’il n’y a pas si longtemps le Japon était la star de la croissance économique. Tel qu’indiqué sur le graphique 1, de 1956 à 1973 l’économie japonaise progressait en moyenne de 9,5 % par année (inflation déduite). Contrairement à ce que la plupart des gens croient, il n’y a rien de nouveau dans les taux de croissance annuels de 8 % à 10 % que la Chine a enregistrés depuis 30 ans. C’est arrivé au Japon dans les décennies 1950 et 1960, et aussi en Corée du Sud dans les décennies 1960, 1970 et 1980. Des taux de croissance initialement élevés sont plus ou moins ce qui fait qu’un pays est «émergent».

En continuant sur la trajectoire du graphique 1, on constate que, par la suite, l’économie japonaise a modéré ses transports. De 1973 à 1991, le PIB japonais s’est accru non plus de 9,5 % par année comme dans les années antérieures, mais deux fois moins vite, soit de 4,1 % par année.

Néanmoins, à l’époque, ce rythme annuel de 4,1 % était encore supérieur à celui de la croissance américaine, qui tournait autour de 3 %. La «bataille de la croissance» entre le pays du Soleil-Levant et l’Amérique du Nord fut l’un des thèmes les plus répandus de la littérature populaire de l’époque. Les Américains se désespéraient de voir leur économie prise de vitesse par les Japonais.

Les décennies 1970 et 1980 furent cependant les dernières où les Japonais ont fait figure de «maîtres de l’univers». Comme l’indique la dernière partie de la trajectoire du graphique 1, à partir de 1991 la croissance japonaise s’est plus ou moins effondrée. De 1991 à aujourd’hui, l’économie a continué à croître, mais à un rythme digne de la fameuse tortue de la fable de La Fontaine : 0,8 % par année. Une croissance de misère cinq fois plus lente que les 4,1 % de 1973 à 1991, et trois fois plus lente que la moyenne de 2,6 % affichée par les États-Unis depuis 1991.

On entend maintenant répéter que «le Japon a perdu deux décennies de croissance». Dans la presse populaire américaine, les cris de «maman, les Japonais vont nous coiffer» ont été remplacés par des «yé, je vous l’avais bien dit, le modèle japonais ne marche pas.»

Il faut évidemment dépasser ce genre de réaction chauvine et puérile. L’économie du Japon est la deuxième en importance parmi les économies avancées. Les causes et les conséquences de son ralentissement des deux dernières décennies méritent d’être analysées avec un peu plus d’objectivité et de subtilité. Il se peut même qu’on puisse en tirer des enseignements utiles pour les autres économies avancées – y compris la nôtre – et pour les économies émergentes.

C’est ce que je vais essayer de faire dans la suite de ce billet. Pour résumer d’avance mon propos, j’identifie trois grandes causes du ralentissement qu’a subi l’économie japonaise depuis 25 ans :

1) la fin du rattrapage économique amorcé après la Seconde Guerre mondiale et complété dans les décennies 1950 à 1980,

2) l’effondrement démographique rapide et soudain de la population d’âge actif à partir des années 1990,

3) la chute dramatique de l’investissement dans un effort d’adaptation à cet environnement économique et démographique rétréci.

La fin du rattrapage

Le graphique 1 parle de lui-même. Un simple coup d’œil sur l’évolution qu’il trace du PIB japonais ne laisse aucune équivoque sur le comportement historique de l’économie japonaise depuis 60 ans. Après la Seconde Guerre mondiale, les Japonais ont entrepris un effort tous azimuts de rattrapage de l’Occident. Le graphique permet de supposer que le rattrapage a été complété et la convergence, enfin réussie, à la fin de la décennie 1980.

Comme on peut constater, le rattrapage ne s’est pas effectué toujours au même rythme, en ligne droite. Sa trajectoire s’est infléchie en cours de route. Au départ, dans les décennies 1950 et 1960, l’élan de croissance a été fulgurant. Il s’est ensuite poursuivi à une vitesse plus modérée dans les décennies 1970 et 1980. Puis il s’est calmé pour de bon dans les années 1990 et 2000.

C’est le gros bon sens. Quand on est loin en arrière, on n’a qu’à imiter ceux qui sont en avant. C’est relativement facile et on peut aller très vite. On envoie ses enfants à l’école, on absorbe les technologies existantes, on développe ses infrastructures, on organise le travail, on bâtit son industrie et sa finance, on se frotte à la concurrence internationale. Mais plus on s’approche de la tête, plus les occasions de faire de grands bonds en avant sont rares. On continue de rattraper, mais ça va moins vite. Enfin, lorsqu’on a rejoint la tête, on fait soi-même partie des leaders qui ne peuvent croître que s’ils réussissent à innover et à repousser les frontières du développement. C’est plus difficile, donc encore plus lent.

L’évolution de l’économie du Japon depuis 60 ans contient un enseignement clair pour les pays émergents qui sont en croissance rapide, telles la Corée du Sud et la Chine. Comme le Japon autrefois, ces pays traversent présentement une période de rattrapage économique accéléré. On observe des taux de croissance annuels du PIB de 4 % ou 5 % en Corée (plus avancée) et de 7 % à 9 % en Chine (moins avancée), alors que la norme se situe autour de 2,0 à 2,5 % dans les pays leaders de l’Amérique du Nord et de l’Europe – quand ça va bien. Un ralentissement progressif de la croissance, analogue à ce qu’a connu le Japon dans les décennies passées, apparaît inévitable dans les années futures en Corée et en Chine.

Dans des billets à venir, j’aborderai les deux autres facteurs en cause, soit le retournement démographique et la chute des investissements.

Une version de ce billet a été publiée dans L’Actualité.

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