Professeur émérite de sciences économiques, Université du Québec à Montréal

LE RALENTISSEMENT DE L’ÉCONOMIE JAPONAISE: LE RETOURNEMENT DÉMOGRAPHIQUE

30 janvier 2015

Dans un billet précédent, nous avons vu que la croissance du Japon a été fulgurante dans les années 1950 et 1960 puis qu’elle a ralenti dans les années 1970. De 1991 à 2014, le PIB du Japon a crû en moyenne de 0,8% par année seulement. C’est trois fois moins vite que le PIB des États-Unis, qui a progressé au taux annuel de 2,6 % au cours de cette période. Est-ce que cela veut dire qu’après avoir rattrapé le leader américain autour de 1990, le Japon aurait commencé à emprunter le chemin inverse et à perdre le terrain gagné sur les États-Unis dans les décennies antérieures ?

Pas nécessairement. La croissance totale du PIB est un hybride qui reflète non seulement la performance économique proprement dite, mais aussi l’évolution de la démographie. Car l’une des sources d’augmentation du PIB d’un pays est la croissance de sa population d’âge actif, soit principalement de celle qui est âgée de 15 à 64 ans. Plus nombreux, on peut produire plus de richesse. Moins nombreux, on en produit moins.

C’est ce dernier problème qui afflige le Japon depuis 20 ans. Sa population de 15 à 64 ans s’est mise à diminuer, et ce retournement démographique a plombé sa croissance. Le graphique 1 montre qu’après avoir augmenté de 9 millions de personnes de 1980 à 1995, le nombre de Japonais de cette grande catégorie d’âge, à l’inverse, a diminué de 9,5 millions de 1995 à 2014. Selon les projections démographiques présentement disponibles, le pays devrait continuer à perdre quelque 7 millions de personnes de 15 à 64 ans par décennie au moins jusqu’en 2050.

Graphique 1

Source: OCDE

Aux États-Unis, pendant ce temps, la population de 15 à 64 ans s’est agrandie de 45 millions de personnes. Le graphique 2 illustre la conséquence de cette évolution divergente de la démographie dans les deux pays. Il trace l’évolution du PIB de 1991 à 2014, une fois qu’on a fait abstraction de l’influence de la démographie, négative au Japon et positive aux États-Unis. Le PIB ainsi «nettoyé» de la démographie est le PIB par habitant de 15 à 64 ans de chaque pays. C’est sa trajectoire que trace le graphique 2. Cette mesure permet de capter uniquement la capacité des personnes de cette catégorie d’âge à créer la richesse, indépendamment de leur nombre.

Le graphique 2 montre que la baisse dramatique de la population de 15 à 64 ans du Japon a coupé les jambes de son PIB de 1991 à 2014. Sans cette perte, le PIB se serait accru annuellement de 1,3 % plutôt que de 0,8 %. Exactement le contraire s’est produit aux États-Unis. Sans l’ajout de dizaines de millions de personnes de 15 à 64 ans, le PIB américain aurait progressé annuellement de 1,5 % au lieu de 2,6 %. Le PIB par habitant de 15 à 64 ans est égal au PIB à prix constants (purgé de l’inflation) divisé par la population totale de 15 à 64 ans.

Graphique 2

        Source : OCDE

La croissance plus lente du PIB japonais que du PIB américain pendant cette période de 23 ans résulte donc principalement des tendances divergentes de la démographie dans les deux pays. Globalement, l’écart de croissance annuelle moyen entre les deux PIB est de 1,8 unité (= 2,6 – 0,8) si on inclut l’impact de la démographie, mais il n’est plus que de 0,2 unité (= 1,5 – 1,3) entre les deux PIB par habitant de 15 à 64 ans, si on retranche l’effet de la démographie.

Une version de ce billet a été publiée dans L’Actualité.

Commentaires

Félix Leblanc

Le 30 janvier 2015, à 11 h 52

Bonjour, une question m’est venue à l’esprit en lisant votre billet et j’aurais aimé avoir votre point de vue sur la chose. Il y a quelque temps déjà, j’ai lu un article de Paul Krugman concernant une augmentation du PIB per capita au Japon. Par conséquent, il venait mettre un bémol à la situation japonaise en comparaison avec celles des États-Unis et de l’Europe.

Ainsi, ma question est la suivante : jusqu’à quel point pouvons nous considérer cette statistique comme importante vis à vis la réalité japonaise?

Merci et au plaisir de vous relire dans un prochain billet.

Félix Leblanc, étudiant au BAC en économique et politique

http://krugman.blogs.nytimes.com/2014/10/28/notes-on-japan/?_r=0

asdeq

Le 30 janvier 2015, à 5 h 26

M. Leblanc,

Mon billet vise à démontrer que la performance intrinsèque de l’économie
japonaise n’est pas si mauvaise que cela, quand on la mesure correctement en
divisant le PIB réel par la population totale des âges actifs (celle de 15 à 64
ans, principalement, mais j’aurais pu choisir les 15 à 74 ans si j’avais eu les
chiffres immédiatement à la main, les résultats auraient été qualitativement
les mêmes).

Pour les Japonais, cela veut dire qu’ils doivent cesser de croire que la
performance de leur économie comme telle est pire que celle des USA et de
l’Europe. Cela ne veut pas dire qu’elle ne peut pas être améliorée. Par
exemple, le taux de chômage japonais est présentement de 3,5 % et il pourrait
être abaissé à 2,5% ou 2 % avec des politiques comme celles du premier ministre
Abe. Des réformes structurelles améliorantes de l’agriculture et de la finance
sont également envisageables.

Cela dit, il reste vrai qu’un PIB qui croît plus lentement que celui des autres
a des conséquences pour la puissance politique et militaire du pays dans ce
monde de machos où Dieu nous a implantés. C’est sûr que cela affecte la
perception que les Japonais ont de la position géostratégique de leur pays.

Et enfin, avec la proportion des personnes âgées (65 ans ou plus) qui a
considérablement augmenté au Japon, les difficultés de bien soigner cette
partie de la population avec un PIB qui croît au ralenti sont bien réelles,
même si, encore une fois, cette lenteur de croissance ne témoigne pas d’une
sous-performance de l’économie comme telle. Nous avons évidemment le même
problème au Québec.

Merci d’avoir posé une question si pertinente. Et bonne fin de semestre.

Pierre Fortin

P.S. Parlant de machos, avec une adresse de courriel Leblanc007 plutôt que
Leblanc004, vous feriez bien plus James Bond !

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