Professeur émérite de sciences économiques, Université du Québec à Montréal

LE RALENTISSEMENT DE L’ÉCONOMIE JAPONAISE : LA CHUTE DE L’INVESTISSEMENT

2 février 2015

Dans les billets du 29 et du 30 janvier derniers, j’ai montré que la croissance anémique de l’économie japonaise depuis le début des années 1990 pouvait s’expliquer en bonne partie par la fin du rattrapage par rapport aux pays occidentaux de même que par l’important recul démographique de ce pays. Malgré tout, il faut reconnaître que, même en faisant abstraction de l’influence de la démographie, la croissance japonaise a été bien lente de 1991 à 2014.

À quoi peut-on attribuer cette lenteur excessive ?

Plusieurs facteurs passagers ont pu jouer comme, par exemple, la réduction de la semaine normale de travail de 44 heures à 40 heures au Japon au début de la décennie 1990. Mais le facteur le plus important qui a freiné la croissance japonaise est la chute de l’investissement. On le constate immédiatement à l’examen du graphique 1, qui trace l’évolution de l’investissement total en pourcentage du PIB au Japon de 1983 à 2013.

Graphique 1

Note : L’investissement total comprend l’investissement privé et public en logements, en bâtiments, en infrastructures, en machines et matériel, et en produits de propriété intellectuelle.

Source : OCDE

On voit d’abord qu’au milieu des années 1980 l’investissement japonais équivalait à 28 % du PIB. Puis, tout à coup, dans la seconde moitié de cette décennie, il a connu un élan remarquable, atteignant un sommet de 32 % du PIB en 1991. Depuis cette date, cependant, le poids de l’investissement dans l’économie a presque continuellement diminué. Cumulativement, il a perdu 10 unités de pourcentage, pour se retrouver à 22 % du PIB en 2013. En comparaison, le ratio investissement/PIB de 2013 était de 19 % aux États-Unis et en Ontario et de 21 % au Québec.

Comment expliquer l’élan de l’investissement au Japon de 1986 à 1991, puis son effondrement de 1991 à aujourd’hui ?

Il faut se rappeler que l’investissement remplit deux fonctions :

1) maintenir le stock d’équipement existant en réparant ou en remplaçant ses éléments usés ou dépréciés, et

2) lui ajouter de nouveaux éléments afin de lui permettre de répondre adéquatement à la croissance prévue de la production de biens et de services.

En vertu de cette dernière fonction, le poids de l’investissement dans l’économie d’un pays est étroitement lié aux prévisions que ses entreprises et ses administrations publiques font de la croissance à venir de son PIB. Cela donne la clé de l’explication.

Au courant de la décennie 1980, les marchés immobilier et boursier se sont emballés au Japon. Ils ont été emportés par d’importantes bulles spéculatives. (Pour une analyse des causes de ces bulles, on se reprendra une autre fois !) Le graphique 2 ci-dessous rend compte de ces dérapages financiers. On y constate qu’à la fin de la décennie, les indices des prix des actions boursières et des terrains en sol urbain ont atteint de 3,5 à 4 fois leurs niveaux de 1983. Cette euphorie immobilière et boursière s’est accompagnée d’une accélération de la croissance. Le PIB a progressé à un rythme annuel supérieur à 5 %.

L’investissement a répondu à cette euphorie comme il fallait s’y attendre. On s’est mis à croire que la croissance se poursuivrait de façon très rentable à ce rythme accéléré. On s’est dépêché d’agrandir le stock d’équipement pour être capable de produire un volume de biens et de services qu’on croyait devoir augmenter plus rapidement. L’investissement a alors grimpé de 8 % par année, de sorte que le rapport investissement/PIB a été porté à 32 % en 1991.

Graphique 2 

Note : L’indice boursier est l’indice Nikkei 225 de la Bourse de Tokyo ; l’indice immobilier est l’indice total des prix des terrains dans les six plus grandes régions métropolitaines du Japon.

Sources : Bourse de Tokyo; Institut de l’immobilier du Japon

Mais ces attentes ont été déçues. Après 1991, l’investissement a dégringolé presque sans arrêt pendant 20 ans parce que les perspectives de croissance se sont assombries et qu’il n’y avait plus lieu d’ajouter autant chaque année au parc d’équipement. Trois facteurs ont surtout joué :

1) Comme toutes les bulles spéculatives, celles du graphique 2, qui ont frappé le Japon à la fin des années 1980, ont fini par crever. Les attentes au sujet de la croissance et, par conséquent, la propension à investir se sont calmées à mesure que la bourse et l’immobilier ont retrouvé le plancher de la rentabilité normale.

2) En même temps, le Japon venait de compléter son rattrapage des économies occidentales. Son potentiel économique devait inévitablement commencer à épouser la norme de croissance plus modeste de l’Europe et de l’Amérique du Nord.

3) Enfin, à mesure que la décennie 1990 avançait, la croissance japonaise a dû accuser le coup du déclin démographique. Le nombre de Japonais dans les âges actifs baissait, de sorte que la production nationale augmentait moins vite et que les additions requises au parc d’équipement devenaient moins importantes.

Bien d’autres événements singuliers ont marqué la saga japonaise depuis 1991 : les taux d’intérêt ont été maintenus au plancher ; les réformes nécessaires du secteur financier ont pris du temps ; la dette publique s’est emballée ; le chômage a augmenté ; les prix à la consommation ont baissé plus souvent qu’autrement – la déflation a été endémique.

Ces années ont été très éprouvantes pour le Japon. La consommation privée, les dépenses courantes du gouvernement et les exportations ne se sont pas trop mal comportées. Mais la chute de l’investissement a, comme on dit, emporté le paquet. Elle a ralenti l’économie à la suite de l’éclatement des bulles immobilière et boursière, de la fin du rattrapage économique et du retournement démographique.

On ne peut douter que le Japon ait atteint la frontière technologique mondiale depuis une vingtaine d’années. Il est, de plus, fort probable que le poids de l’investissement dans son PIB soit maintenant à peu près stabilisé. Le repli de sa population de 15 à 64 ans va se poursuivre encore longtemps, mais en temps normal la croissance de son PIB par habitant de 15 à 64 ans ne devrait pas être trop différente de celle des autres pays avancés.

Le graphique 2 du billet du 30 janvier donne, en tout cas, l’impression qu’un tel retour à la normale a commencé à se matérialiser. On peut en effet y constater que, par habitant de 15 à 64 ans, la croissance du PIB japonais a été nettement plus rapide de 2000 à 2014 que de 1991 à 2000, au point de dépasser la croissance américaine (qui a elle-même connu de sérieux problèmes) dans cette dernière période. La «politique des trois flèches» – monétaire, budgétaire et structurelle – du présent gouvernement Abe, dont il est abondamment question dans la presse économique et qui est souvent désignée par le vocable Abenomics, n’a pas d’autre objectif que de consolider cette tendance.

Dans un prochain billet, je montrerai en quoi l’expérience japonaise peut être riche d’enseignements face aux difficultés de l’économie québécoise.

Une version de ce billet a été publiée dans L’Actualité.

Commentaires

Monique Duhamel

Le 2 février 2015, à 1 h 48

Bonjour,

Est-ce que, comme au Québec et au Canada, la surépargne de grandes entreprises n’est pas aussi un facteur?

Est-ce qu’il y a eu des baisses d’impôt aux entreprises qui expliquerait aussi cette surépargne, un peu comme l’étude de l’IRIS l’a démontré pour le Québec et le Canada?

asdeq

Le 3 février 2015, à 11 h 57

Madame Duhamel,

Question 1 : La surépargne des entreprises n’est pas une cause de la croissance lente de l’économie, mais une conséquence de cette lenteur. Si les entreprises ne réinvestissent pas cet argent immédiatement, mais l’accumulent, c’est parce qu’elles attendent que les bonnes occasions de le faire, qui sont beaucoup plus rares depuis 2008, finissent par se présenter. On ne réinvestit pas quand on s’attend à faire des pertes sur l’investissement, mieux vaut garder l’argent en réserve et le placer dans des actifs peu risqués en attendant. Ceci dit, je n’ai pas entendu parler de surépargne au Japon, mais le phénomène est possible.

Question 2 : Les impôts prélevés auprès des entreprises (impôt provincial et fédéral sur les profits et cotisations sur la masse salariale) sont payés par les personnes humaines qui en sont les parties prenantes: actionnaires,
travailleurs, clients et fournisseurs. La littérature de recherche a fréquemment trouvé, ces dernières années, que, lorsqu’on augmente ces impôts, ce sont surtout les travailleurs qui écopent (sous forme d’augmentations de salaires plus faibles). Quand on taxe les entreprises, c’est une erreur (extrêmement répandue) de croire que ce sont les propriétaires ou actionnaires qui sont affectés. Ce sont surtout les travailleurs. C’est pourquoi d’ailleurs les pays socio-démocrates comme la Suède ont considérablement diminué le fardeau fiscal des entreprises chez eux. Ils ont compris, eux, que baisser les impôts des entreprises bénéficie aux travailleurs. En ce qui concerne la Japon, le poids des impôts des entreprises sur le PIB est à peu près stable depuis 15 ans.

Bien cordialement à vous,

Pierre Fortin

Laisser un commentaire