Professeur émérite de sciences économiques, Université du Québec à Montréal

LE RALENTISSEMENT DE L’ÉCONOMIE JAPONAISE : QUELS ENSEIGNEMENTS POUR LE QUÉBEC ?

3 février 2015

Comprendre la croissance japonaise des deux dernières décennies est important non seulement du pur point de vue scientifique, mais aussi pour deux autres raisons. La première est que la réputation du Japon a énormément souffert du sort qu’a subi son économie depuis un quart de siècle. Le pays fait souvent l’objet de rapports tout aussi biaisés que méprisants dans la presse économique nord-américaine. Pour rétablir la réputation économique du Japon, il faut d’abord reconnaître les faits et chercher à comprendre avant de juger, plutôt que l’inverse.

La seconde raison est que l’histoire économique et démographique contemporaine du Japon contient des enseignements utiles pour notre économie locale – celle du Québec –, qui s’engage présentement dans une transition démographique analogue à celle que le Japon connaît depuis le début des années 1990, quoique de moindre intensité.

Retenons surtout deux enseignements.

Le premier est que la performance économique véritable d’un pays ou d’une province doit être jugée à partir de la croissance de son PIB par habitant de 15 à 64 ans et non pas de celle de son PIB total.

Rien dans ce qui précède ne vise à nier que la croissance du PIB total a été plus lente au Japon qu’aux États-Unis depuis 1991. Le gâteau économique total s’est bel et bien agrandi moins vite au Japon qu’aux États-Unis : 0,8 % par année au Japon, 2,6 % aux États-Unis. Ce que le graphique 2 du billet publié le 30 janvier a permis de démontrer plutôt, c’est que la performance économique que le Japon a réalisée avec les ressources humaines dont il a disposé dans les âges actifs de 15 à 64 ans a été à peine moins bonne que celle des États-Unis : 1,3 % de croissance annuelle du PIB par habitant de 15 à 64 ans au Japon contre 1,5 % aux États-Unis. Si la croissance du PIB total du Japon a marqué le pas, c’est d’abord et avant tout à cause de la baisse de sa population de 15 à 64 ans.

Ce que la comparaison entre le Japon et les États-Unis nous enseigne est parfaitement applicable chez nous à la comparaison entre le Québec et l’Ontario. Si on observe la croissance du PIB total, qui inclut l’impact de la démographie, on ne peut que reconnaître que le Québec tire de l’arrière sur son voisin. Depuis 15 ans, par exemple, le PIB a crû en moyenne de 1,8 % par année au Québec et de 2,0 % en Ontario.

Mais si on retranche l’effet pur de la démographie et qu’on se concentre sur la croissance du PIB par habitant de 15 à 64 ans, le résultat s’inverse. Le graphique 1 ci-après montre que, depuis 1999, cet indicateur de performance économique a crû en moyenne de 1,2 % par année au Québec et de 0,7 % en Ontario. Indépendamment de leur nombre, la capacité des 15 à 64 ans à créer la richesse (et à faire ainsi augmenter le niveau de vie) a progressé plus rapidement – ou, si l’on veut, moins lentement – au Québec depuis le tournant des années 2000.

Graphique 1

Note : Le PIB par habitant de 15 à 64 ans est égal au PIB à prix constants (purgé de l’inflation) divisé par la population totale de 15 à 64 ans.

Source : Statistique Canada

Rares sont les médias qui tiennent compte de l’impact de la démographie sur la croissance économique. Cela entraîne une erreur d’interprétation sérieuse et continuelle dans l’opinion publique sur la performance économique véritable du Québec, tout comme sur celle du Japon. Le fait que l’économie québécoise croisse moins rapidement que l’économie ontarienne est indéniable. Elle est très désavantageuse au moment même où des ressources accrues doivent être consacrées au bien-être de nos très nombreux aînés.

Mais également indéniable est le fait que, depuis 15 ans, nos travailleurs et nos entreprises ont mieux performé que les travailleurs et les entreprises ontariens. C’est juste que leur nombre a augmenté moins vite. (Cette bonne performance comparative du Québec n’a cependant rien d’automatique ou d’assuré pour l’avenir. On verra.)

Le second enseignement utile que nous pouvons tirer de l’histoire économique et démographique contemporaine du Japon est que le repli de la population de 15 à 64 ans au Québec dans les années futures va agir comme un frein sur la croissance de l’emploi et de l’investissement.

L’emploi, d’abord. Son évolution a deux sources : 1) celle de la population de 15 à 64 ans et 2) celle du taux d’emploi, c’est-à-dire du pourcentage de cette population qui occupe un emploi. Depuis le milieu des années 1990, au Japon, la population de 15 à 64 ans diminue à un rythme tellement rapide que l’emploi total du pays tend à reculer, même si le pourcentage des 15 à 64 ans détenant un emploi – le taux d’emploi – a continué à augmenter. Il y avait 65 millions de Japonais au travail en 1995 ; il n’y en avait plus que 63 millions en 2014.

Au Québec, il faut s’attendre à une augmentation du nombre de personnes employées dans les années à venir, parce que la décroissance de la population de 15 à 64 ans sera loin d’être aussi prononcée qu’au Japon et que le pourcentage de cette catégorie d’âge (et des 65 ans ou plus) qui occupera un emploi – le taux d’emploi – va, selon toute probabilité, continuer à augmenter assez vite pour que l’effet net sur l’emploi total soit positif.

De 2003 à 2008, il s’est créé au total 260 000 emplois au Québec, dans un contexte où la population source des 15 à 64 ans augmentait de 40 000 personnes par année. Mais, de 2013 à 2018, comme cette population va probablement diminuer de quelques milliers de personnes par année (selon le nouveau scénario de référence de l’Institut de la statistique du Québec), nous serons chanceux si la création d’emploi dépasse les 100 000 postes pour l’ensemble des cinq années. Un net ralentissement de la création d’emploi au Québec est inévitable.

L’investissement, ensuite. Au Japon, l’éclatement des bulles spéculatives, la fin du rattrapage et le retournement démographique ont considérablement assombri les perspectives de croissance du PIB dans les années 1990 et 2000. Les additions annuelles nécessaires au parc d’équipement productif, qui constituent une bonne part de l’investissement du pays, ont par conséquent été beaucoup plus faibles depuis 20 ans. On a observé au graphique 1 du billet publié le 2 février que la part du revenu national consacrée à l’investissement a ainsi plongé de 10 unités de pourcentage, soit de 32 % en 1991 à 22 % en 2014.

Au Québec, ce qui affaiblit nos perspectives de croissance, c’est essentiellement la baisse de la population de 15 à 64 ans qui s’amorce. Elle a pour conséquence que la croissance «normale» du PIB, qui a été de près de 2 % par année depuis 25 ans, aura de la difficulté à excéder 1,5 % dans l’avenir.

Cet affaiblissement va nuire à l’investissement au Québec. On sera loin de la dégringolade observée au Japon, où la baisse de la population est beaucoup plus marquée que chez nous dans les âges actifs, mais l’investissement, tout comme la création d’emploi, devra néanmoins ramer contre les vents contraires de la démographie.

Ce billet constitue le dernier d’une série de quatre portant sur la décroissance de l’économie japonaise. Les billets précédents ont été publiés les 29 et 30 janvier et le 2 février derniers.

Une version de ce billet a été publiée dans L’actualité.

Commentaires

Normand Lamothe

Le 4 février 2015, à 12 h 09

Monsieur Fortin, vos articles sont toujours une bonne source de réflexion et celui-ci ne fait pas exception. On ne dira jamais assez à quel point il est important d’analyser comme vous le faites la situation économique au Québec. D’autant que nous sommes à un tournant de notre histoire et qu’il nous faut un éclairage différent sur des enjeux inédits.
Cela dit, permettez-moi d’abord de répondre différemment à votre question de départ et de relativiser ensuite l’importance que vous accordez à la question démographique.
1. Les causes du ralentissement de l’économie japonaise et sa leçon pour le Québec
En réponse à votre question sur les causes du ralentissement de l’économie japonaise, vous soulevez trois raisons : les limites croissantes du rattrapage économique, les déséquilibres financiers et le vieillissement de la population active.
Ces raisons sont évidemment valables, mais je crois que l’explication réside surtout dans les trois raisons suivantes. Premièrement, à partir de la fin des années 80, on assiste à un recentrage — irrationnel et floué — du capital mondial vers les industries de haute technologie que sont l’informatique, les télécommunications, le pharmaceutique et les biotechnologies. Des secteurs dans lesquels le Japon n’est pas aussi dominant qu’il est dans le secteur manufacturier.
Deuxièmement, et c’est là le point le plus important, le modèle manufacturier d’exportation qui a fait du Japon une puissance mondiale n’est plus aussi performant qu’il l’a été, et ce dès la fin des années 80. L’énorme succès du modèle japonais avait sonné le réveil de l’Occident et de ses multinationales dès les années 80. Ces dernières mettant en œuvre leur propre stratégie de production à rabais. Comment? En allant s’approvisionner et en sous-traitant la fabrication à des pays dont les salaires sont inférieurs à ceux du Japon. Pour sa part, le Japon ne s’est pas aidé en comprenant sur le tard que sa stratégie exportatrice et ses avancées manufacturières, aussi formidables fussent-elles, allaient en fait lui faire perdre son avantage-coût.
Mais surtout, et c’est mon troisième point, le Japon, tout comme l’Occident n’avait pas imaginé à quel point leurs stratégies respectives de mondialisation allaient en fait profiter aux entreprises des pays émergents. Comment, en effet des pays comme la Chine, la Corée, l’Inde allaient réussir en très peu de temps à imiter la stratégie de production à rabais du Japon, et surtout, avec quelle vitesse, ces pays, pourtant moins sophistiqués en apparence, allaient réussir à faire leur conversion de la production bas de gamme à celle à valeur ajoutée.
De sorte que dès les années 90, il était déjà clair que Sony et Toshiba étaient dans la ligne de mire de Samsung et LG. Que Hyundai et Kia allaient parvenir à s’imposer dans l’automobile. Mais surtout, il devenait clair que le Japon ne pouvait plus compter sur un niveau de compétitivité de leurs entreprises comme par le passé.
Bref, tout cela pour dire que je veux bien admettre que le phénomène de rattrapage ait joué, que la population vieillissante et l’enrichissement de la classe moyenne aient coupé le souffle du Japon. Mais, je trouve plus concevable de comprendre le ralentissement de l’économie japonaise à la lumière du degré de compétitivité et des résultats des nombreuses batailles vécues par les entreprises japonaises durant cette période.
Ceci m’amène à mon second point qui est celui de l’importance que vous accordez à la question démographique, surtout en ce qui concerne le Québec.
2. Le problème du vieillissement de la population active est-il aussi nuisible qu’on le dit pour l’avenir du Québec?
Répondre par la négative serait irresponsable. Cela dit, il est important de relativiser la question. Pour moi, l’économie doit être avant tout le discours de l’action et la question démographique invite trop au fatalisme. Mais surtout, mon point est qu’elle nous porte à ignorer des enjeux nettement plus importants. Je m’explique.
Sans nier son importance, la principale raison que l’on parle tant d’une démographie vieillissante au Québec est que cette question met littéralement des bâtons dans les roues de nos programmes sociaux, principalement en santé, en éducation et en matière de sécurité du revenu. Des programmes, il faut bien le dire, étant de plus en plus déconnectés de notre capacité réelle de payer. La question du vieillissement ajoute clairement à ce déséquilibre et sert bien le discours de ceux qui appellent à la parcimonie.
Cela dit, le problème du Québec n’est pas tant que sa population vieillit. Le véritable problème est que notre économie vieillit encore plus vite et plus mal que sa population.
Je pourrais étayer l’argument à plusieurs niveaux, comme je l’ai fait dans d’autres écrits, mais aux fins du présent commentaire, je vais m’en tenir aux trois observations suivantes.
Ma première observation concerne l’état de notre secteur des ressources. Ce fut jadis une pierre d’assise de notre économie. Ce ne l’est plus. Nos filières de ressources se multinationalisent et la minceur de nos gisements connus, combinée à une logique d’exploitation mondiale des entités contrôlant dorénavant nos gisements, fait que le Québec n’est plus la fosse minérale qu’il fut jadis pour ses partenaires nord-américains. Mais surtout, et à moins que l’on gagne la loto géologique et que l’on découvre des gisements de classe mondiale — ce qui n’a certes pas été le cas durant la dernière ronde du Plan Nord — il est clair que l’économie de nos ressources ne sera plus le vecteur de développement qu’il a été par le passé.
Ma seconde observation concerne notre tissu industriel. Or, pas besoin d’élaborer longuement sur le fait que bon nombre de nos filières sectorielles, dont celle de l’aluminerie et de l’aérospatiale sont plus à risque qu’elles n’ont jamais été dans leur histoire. Le secteur pharmaceutique continue de se transformer en entrepôts de distribution. Il semble aussi que l’Hydro-électricité aussi va battre de l’aile encore un bout de temps même si à long terme, il y a matière, je crois, à être optimiste.
Cela dit, le portrait global du secteur manufacturier québécois montre en fait des problèmes majeurs lorsqu’on le regarde à la lumière de la vétusté de plusieurs équipements et du faible degré de compétitivité mondiale de plusieurs de nos entreprises. À cela s’ajoutent: les problèmes majeurs de certains de nos grands donneurs d’ordre (ex. Bombardier); le déplacement des sièges sociaux vers l’Ontario et l’Ouest; et les menaces constantes de déménagement des filiales de multinationales davantage intéressées par les nouveaux marchés stratégiques et les zones à faible coût de fabrication et de distribution.
Que dire aussi du fait qu’il est présentement très difficile d’imaginer la nouvelle génération d’entreprises allant assurer notre positionnement dans les industries de prochaine génération, sachant que les raisons ayant permis l’éclosion des Bombardier, SNC, Quebecor, de notre époque, ne sont plus au rendez-vous (c.-à-d. l’épargne et financement privilégié, des actifs locaux à rabais, protectionnisme de l’État, etc.)
Ma troisième observation, et possiblement la pire de toutes, est que l’économie du Québec est dorénavant l’affaire, soit d’un nombre croissant de multinationales et d’entreprises-pipelines de produits importés ou d’exportations à faible valeur ajoutée. Mais surtout, elle est l’affaire d’un Québec Inc. et d’un État omniprésent dans des secteurs essentiellement protégés ou directement contrôlés par ce dernier. Nous faisons référence ici aux secteurs des banques, de l’assurance, de la construction, des médias, des télécoms, de la santé, de l’électricité, des transports publics, de l’éducation, de l’agroalimentaire, et bien d’autres encore. Or, qu’on se le dise, ces secteurs représentent en soi un risque majeur pour l’avenir économique du Québec. Pourquoi? Parce que leur statut protégé sera vraisemblablement révisé dans les années à venir au fur et à mesure que la mondialisation et les ententes de libre-échange vont s’accélérer.
Quel est le problème? Il est double. D’une part, l’État et nos entreprises protégées sont aujourd’hui responsables, ou du moins elles influencent fortement la majeure partie des investissements, des emplois de qualité et des recettes fiscales au Québec. Son incidence sur la composition de la classe moyenne, la valeur des propriétés, l’économie régionale et la consommation est énorme. D’autre part, il ne faut pas jouer à l’autruche sur le degré de compétitivité de ces entreprises. Bon nombre d’entre elles ne sont déjà plus en mesure de rivaliser avec la concurrence mondiale. Dans bien des cas, ouvrir les protections équivaudrait à demander à Zellers de rivaliser avec Walmart. En effet, il est clair d’un point de vue strictement stratégique qu’une telle éventualité se solderait dans bien des cas par de simples acquisitions, des démantèlements et très certainement des pertes d’emplois massives et l’élimination de plusieurs fonctions à valeur ajoutée.
Pour conclure, il n’y a pas de doute que la question démographique est importante. Mais, s’il est une leçon que nous donne le Japon, c’est par rapport à l’importance grandissante d’avoir des entreprises compétitives pour soutenir la création de la richesse. Car ultimement, c’est cette dernière qui paie les acquis sociaux et permet d’accommoder les déséquilibres comme celui du vieillissement.
En ce sens, il me parait plus que temps que le discours économique du Québec s’affranchisse d’un passé dominé par la redistribution et que l’on s’attarde dorénavant aux véritables moyens pour créer cette nouvelle richesse.

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