Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

L’INCOHÉRENCE DE L’AGRÉGATION DES PRÉFÉRENCES INDIVIDUELLES

22 février 2015

Dans tous les pays, les dépenses des administrations publiques totalisent une part considérable de la production. En 2013, pour le Canada, elles représentaient 41,1 pourcent du PIB contre 39,0 pour les États-Unis et 57,0 pour la France. Le Canada connut un rapport supérieur à 50 pourcent aux années 1991 à 1993.

L’intervention gouvernementale ne se limite pas aux seules dépenses publiques. Les modes d’intervention qui modifient les prix relatifs sont fort nombreux : subventions, taxes, tarifs douaniers, contingentements, entreprises publiques, achats préférentiels, réglementations traditionnelles ou sociales, interdictions…

Il y a quelques années, un courriel publicitaire me transmettait l’information suivante : « Les Publications Canadiennes offrent au public une édition révisée de l’Annuaire des subventions au Québec 2011 contenant plus de 1800 programmes d’aides et de subventions provenant des divers paliers gouvernementaux et organismes. » Cela montre les difficultés de bien mesurer l’importance relative des interventions publiques dans l’économie.

Ce texte et d’autres qui devraient suivre ne s’intéressent pas au contenu des processus politiques comme leur incidence sur les différents secteurs de l’économie, mais plutôt sur le contenant ou comment se prennent les décisions. Des économistes ont-ils apporté un éclairage à ce sujet ? Le premier en liste est surement Kenneth Arrow et l’incohérence dans le résultat de l’agrégation des préférences individuelles.

Agrégation des préférences et incohérences

 

Le scrutin agrège les préférences des citoyens. Il peut toutefois produire des résultats incohérents qui ne suivent pas la logique élémentaire, comme l’illustre la situation suivante. Le tableau ordonne les choix de trois individus (A, B, C) entre trois budgets consacrés à l’éducation (Petit, Moyen, Grand).

Pour le choix entre G et M, le budget Moyen sort vainqueur grâce aux votes de A et B. Pour le choix entre M et P, le Petit budget sort vainqueur grâce aux votes de A et C. De ces deux résultats, la simple logique ou une cohérence élémentaire demanderait que le Petit budget soit préféré au Grand. Si on se réfère au tableau, le Grand budget reçoit les votes de B et C contre l’unique vote de A pour le Petit. Il est permis de conclure que ce résultat démocratique manque en effet de cohérence.

CHOIX DE TROIS INDIVIDUS ENTRE TROIS BUDGETS
CONSACRÉS À L’ÉDUCATION

Individus

Choix

A

B

C

1er

P

M

G

2e

M

G

P

3e

G

P

M

Comment peut-on explique ce résultat ? La source du problème est l’individu C, qui préfère les choix extrêmes (G et P) à celui du milieu. Son irrationalité s’étendrait au résultat collectif. Mais, est-il si absurde ?

La situation de l’individu C n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Cet individu est aberrant dans un univers à une seule dimension; ce n’est toutefois par le cas si une deuxième dimension est ajoutée. Faisons cet exercice.

Avec la possibilité d’envoyer son enfant à une école privée, l’ordre des choix de l’individu C s’explique par l’importance qu’il accorde à une excellente formation pour ses enfants. Son premier choix va à un budget élevé pour l’école publique, car il y voit une relation entre la taille du budget et l’excellence du service éducatif. Si cette éventualité n’est pas réalisée, il préfère un petit budget et des taxes réduites qui lui permettront de diriger son enfant vers l’école privée de son choix. La pire alternative pour lui est une école publique de qualité moyenne dont le coût l’empêche de choisir l’école privée. Il ne mérite donc nullement l’opprobre.

Comme le scrutin agrège les préférences d’une multitude d’individus sur un nombre considérable de dimensions, des résultats incohérents ne doivent pas surprendre. Ceci se manifeste très bien dans les différentes politiques ou directives du Gouvernement du Québec au sujet du secteur de l’électricité au cours des années : périodes de gel des tarifs et programmes d’incitations à diminuer la demande, fixation d’objectifs d’augmentation des profits et obligation d’acheter à prix élevés l’électricité produite par des éoliennes et petites centrales, opposition et ensuite encouragement aux exportations…

Extension aux décisions de comités

 

Cette analyse du résultat de l’agrégation des préférences se transpose aux décisions de différents comités. Voici le conseil que j’ai souvent transmis à mes étudiants : comme la majorité des concours ont de multiples dimensions explicites ou implicites, il est toujours utile d’insérer dans le curriculum vitae toutes les caractéristiques qui différencient positivement la personne. Par exemple, la participation à des compétitions sportives interuniversitaires peut permettre à un étudiant d’être accepté dans une excellente université parce qu’un membre du comité d’admission, ayant déjà participé à de tels événements, y voit une très grande volonté de réussite permettant de terminer un programme d’études avancées.

Pour cet étudiant, une autre façon de s’ajuster aux possibilités d’incohérence dans les décisions de comités consiste à multiplier les demandes d’admission. Sous mon conseil, une personne fit environ dix demandes à différentes universités pour des études avancées. Comme l’indique l’analyse, les réponses montrèrent de l’incohérence. Cette personne était acceptée dans des programmes classés premier et troisième en Amérique du Nord et refusée dans plusieurs universités dont les programmes avaient un rang de beaucoup inférieur.

L’importance des règles internes du comité

 

Les décisions possiblement arbitraires d’un comité donnent de l’importance aux règles internes qu’il se donne. C’est la constatation que j’ai vécue lors d’une participation régulière à un comité devant choisir environ le tiers des dossiers présentés. L’année où le président du comité demanda que le premier intervenant sur un dossier soit une personne favorable au candidat, toute la dynamique des délibérations fut modifiée. Ce fut tout probablement le cas pour les décisions finales.

Conclusion

 

Ce texte implique heureusement un message de consolation : nos échecs à différents concours peuvent ne pas être dus à nos attributs, mais plutôt à l’incohérence des décisions collectives ou de comités. Pour ma part, j’en ai une certitude !

Un prochain texte : Anthony Downs et le « cycle d’attention sur une question ».

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