Directeur général de l’Observatoire québécois des inégalités

LES BANQUES COMMERCIALES, CRÉATRICES DE MONNAIE

11 mars 2015

Contrairement aux écoles de pensée orthodoxes, les postkeynésiens conçoivent la monnaie comme endogène. Elle serait donc le produit du système économique, résultant de la croissance économique et des décisions des agents opérant au sein du système économique, en particulier les banques commerciales. La préférence pour la liquidité dans un contexte d’incertitude fondamentale y joue un rôle essentiel. La création et la fluctuation de monnaie ne seraient donc pas exogènes au système, soit à la banque centrale bien que celle-ci exerce une certaine influence. Ce billet est le cinquième de notre série sur les théories postkeynésiennes.

La monnaie est endogène selon les postkeynésiens

Le crédit est une composante centrale des économies modernes. Pour les postkeynésiens, les banques commerciales jouent un rôle dépassant largement l’allocation de l’épargne; elles créent la monnaie. Non pas les billets de banque, mais la masse monétaire en circulation. Les politiques monétaires n’exercent qu’une influence indirecte sur l’offre de monnaie. Si ces politiques déterminent les réserves nécessaires pour garantir les dépôts, elles influencent peu la quantité de monnaie à proprement parler.

Pour que les banques commerciales consentent des crédits et créent des dépôts, il n’est nul besoin pour elles de disposer de dépôts préalables. La création de crédits et de dépôts bancaires (la monnaie) se fonde sur la seule base de la crédibilité et des sûretés offertes par l’emprunteur. (Lavoie, 2005, p. 55)

Selon la théorie postkeynésienne, la demande de monnaie est la principale contrainte pour la quantité de monnaie en circulation. La spéculation et la spirale inflationniste (générée par un conflit entre les salaires et les prix) comptent parmi les facteurs influençant la demande de monnaie mais le principal facteur est l’augmentation agrégée des revenus, c’est-à-dire la croissance du PIB, via l’accélérateur keynésien classique. Dans un précédent billet, nous avons vu que, pour les postkeynésiens, c’est l’investissement décidé par les entreprises qui détermine le montant de l’épargne. Dans une économie fermée, la rareté du financement est conventionnelle :

Tant que seules les ressources d’une économie nationale sont mobilisées, le financement de l’activité ne dépend que de la crédibilité de l’emprunteur et des normes financières existantes. (Ibid.)

Chaque fois qu’elles accordent un prêt, les banques commerciales créent de la monnaie en créditant le compte de l’emprunteur du montant du prêt. Ce sont les crédits qui font les dépôts, et non l’inverse. L’offre de monnaie est déterminée de façon endogène par la demande de prêts (et la volonté des banques de prêter) :

Les banques créent des crédits et des dépôts, et elles se procurent ensuite les billets de banque émis par la banque centrale et demandés par leurs clients, ainsi que les réserves obligatoires qui sont requises par la loi.  (Ibid.)

Grâce à une comptabilité à double entrée, les banques créent de l’argent sous forme de crédit et la plupart des transactions se feraient simplement par transfert d’argent entre les comptes de leurs clients. Quand un prêt est consenti, M1 (les billets de banque et les dépôts à vue) se développe, et lorsqu’il est remboursé, M1 se contracte pour l’équivalent du prêt. Cela signifie que l’offre de monnaie s’ajuste au niveau de l’activité économique, plutôt que l’inverse. Empiriquement, M1 est procyclique.

La préférence pour la liquidité

John Maynard Keynes avança l’idée de préférence pour la liquidité afin d’illustrer les motifs de la demande de monnaie. Préférer la monnaie à d’autres types d’actifs moins mobiles résulterait de la nécessité de satisfaire un besoin de flexibilité face à l’incertitude fondamentale (non probabilisable), une caractéristique incontournable de l’économie réelle.

La préférence pour la liquidité se déclinerait sous trois formes de motivation. D’abord, les transactions nécessitent une quantité de monnaie pour répondre aux dépenses anticipées. Ensuite, pour répondre aux besoins non anticipés, le consommateur ou l’entrepreneur en  gardera en réserve une certaine quantité, puisque ses revenus pourraient ne pas être disponibles au moment opportun. Dans les deux cas, la demande de monnaie croît lorsque le revenu augmente. Finalement, la spéculation requiert une souplesse que permet la liquidité des actifs. Toutefois, contrairement aux motifs de transaction et de précaution,

An individual’s desire to hold money to satisfy the speculative motive is a function of anticipated movements in a range of asset prices rather than changes in the level of income. [...] The money balances that are held to satisfy these motives reflect the individual’s degree of liquidity preference. (Kelton, 2012, p. 373)

Selon Keynes, le taux d’intérêt est le prix pour se départir de la liquidité. Ainsi, les banques commerciales offrent le crédit selon leur préférence pour la liquidité, alors que les emprunteurs demandent du crédit selon leur préférence pour la liquidité. Celle-ci peut être interprétée comme étant la composition désirée de leur portefeuille d’actifs, déterminée par leur confiance envers les prix de l’ensemble des actifs financiers et non financiers qu’ils anticipent :

Money is created and made available to nonbank agents as a result of the portfolio decisions of banks. The responsiveness of banks to demands from the public depends on the preferences that orient those portfolio decisions. (Dow, 1995, p. 1)

Si l’incertitude ou le pessimisme concernant les perspectives à court ou moyen terme augmentent, la préférence pour la liquidité sera plus élevée. « Shifting liquidity preference influences the supply of and demand for credit, as well as output and employment » (Ibid.). En thésaurisant, les individus et les entreprises retirent de l’argent de la circulation, montants qui seraient autrement dédiés à la consommation ou à l’investissement, ce qui affecte la croissance économique et augmente le chômage. Cette préférence pour la liquidité augmentera le taux d’intérêt à un niveau élevé, minant l’investissement potentiel, donc la croissance économique :

When liquidity preference is high, there may be no rate of interest that will induce investment in illiquid capital – and even if the overnight interest falls, this may not lower the long-term rate. (Wray, 2012, p. 408)

Si les investisseurs et épargnants n’ont pas accès à l’ensemble de l’information et ne sont pas parfaitement rationnels, ils ne peuvent allouer un prix exact aux risques (car ils ne connaissent pas l’avenir), à l’exception du taux d’intérêt garanti offert par la banque centrale. Du fait de la préférence pour la liquidité, les anticipations incertaines et les facteurs émotifs l’emporteront. Le tableau ci-dessous illustre les caractéristiques de la monnaie selon les écoles postkeynésienne et néoclassique.

Source : Lavoie, 2005, p. 54.

Cette approche peut sembler contre-intuitive, surtout si les théories inculquées dès le baccalauréat prônent principalement (sinon uniquement) une approche exogène de la monnaie. Comme les autres théories postkeynésiennes présentées dans les billets précédents, celle-ci gagnerait à intégrer le cursus universitaire.

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