Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

LES PRÉVISIONS : À PRENDRE AVEC DES PINCETTES ?

1 juin 2015

Il existe un engouement ou une forte demande pour avoir des prévisions dans une multitude de domaines. Pour l’évolution macroéconomique, c’est la publication continue de prévisions de courte période sur différentes variables. Au sujet des dépenses sectorielles, comme celles sur les dépenses de santé, l’horizon se porte sur une ou quelques décennies. Enfin, dans le cas du réchauffement climatique, la perspective s’étend sur un siècle.

Quand la demande demeure soutenue, la quantité offerte y répond en produisant une variété de prévisions sous de multiples formes. Il y en a pour tous les goûts. Pourtant, l’âge permet de prendre conscience que la vie se déroule avec de nombreux imprévus. Comme l’exprime le <penseur> et ancien receveur et gérant des Yankees de New York, Yogi Berra, «L’avenir n’est pas ce qu’il était autrefois.»

Deux blogues porteront sur les limites ou les difficultés des prévisions. Celui-ci veut illustrer comment la largeur des intervalles de confiance ou la pluralité des possibles diminuent la crédibilité des prédictions précises. Un blogue ultérieur portera sur un autre aspect minant leur crédibilité : les sociétés ne ressemblent pas à des rochers mais plutôt évoluent, souvent très rapidement, en rendant caduques les <certitudes> prévisionnelles.

Un graphique éloquent

La largeur des intervalles de confiance indique la précision relative des estimés basés sur des modèles statistiques; l’imprécision des prédictions croît avec la grandeur des intervalles.

Le Graphique 1 se base sur les estimés des taux annuels de croissance du PIB réel de la Grande-Bretagne de 2011 à 2014 et sur des projections pour 2015 jusqu’au premier trimestre de 2018. Il provient du numéro de mai 2015 d’Inflation Report, une publication trimestrielle du Monetary Policy Committee (MPC) de la Banque d’Angleterre.

Graphique 1. Taux de croissance du PIB réel estimés et projetés pour la Grande-Bretagne, 2011-2018

Source : http://www.bankofengland.co.uk/publications/Documents/inflationreport/2015/may.pdf p. 41

Pour en faciliter la compréhension, le graphique inclut la longue note suivante :

Le graphique en éventail représente la probabilité de divers résultats pour la croissance du PIB. Il a été estimé avec l’hypothèse que le stock d’actifs achetés financés par l’émission de réserves de la banque centrale reste à £ 375 milliards tout au long de la période de prévision. À la gauche de la ligne verticale en pointillé, la répartition reflète la probabilité de révisions apportées aux données par le passé; à droite, elle reflète l’incertitude sur l’évolution de la croissance future du PIB. Si les circonstances économiques identiques à celles d’aujourd’hui devaient prévaloir dans 100 occasions, le meilleur jugement collectif du MPC est qu’une estimation modérée de la croissance du PIB se situerait dans la bande centrale plus sombre dans 30 de ces occasions. Le graphique en éventail est construit de sorte que les taux de croissance réalisés peuvent se trouver dans chaque paire des espaces verts plus légers en 30 occasions. Pour un trimestre donné de la période de prévision, la croissance du PIB devrait se situer quelque part au sein de l’éventail dans 90 occasions sur 100. Et pour le reste, soit 10 sur 100 des cas restants, la croissance du PIB peut se retrouver à l’extérieur de la zone verte du graphique en éventail. Au cours de la période de prévision, cela a été représenté par le fond gris clair.

La Banque du Canada utilise aussi un graphique en éventail dans ses projections relatives à l’inflation dans la publication trimestrielle Rapport sur la politique monétaire.

L’imprécision des données se rapportant au passé

À première vue, le graphique présente un étrange phénomène ; il montre une importante dispersion ou intervalle de confiance pour l’estimation de la croissance du PIB des années antérieures. Comment cet écart peut-il exister pour une période passée ?

Les données sur le PIB d’un trimestre ne sont pas définitives mais sont périodiquement révisées avec la venue de données plus complètes et donc plus précises. Ces diverses révisions ont servi à estimer les intervalles de confiance des données publiées par l’Office for National Statistics. Ces estimés sont d’ailleurs des sous-estimations en raison de l’absence totale de révisions dans les indices de prix.

Graphique 2. Pays du G7- Révision moyenne de la croissance du PIB d’une année à l’autre à partir des données initiales, 1999-2012

Note : La révision absolue moyenne est la révision sans tenir compte du signe.

Source: Spence, P., 2015 (25 mai). « Why economists are questioning the UK’s growth numbers« , The Telegraph.

Comme l’indique le graphique 2, la Grande-Bretagne est le pays du G7 dont les données sont relativement les plus révisées à la fois en tenant compte du signe de la révision et aussi en n’en tenant pas compte. La bonne précision canadienne s’explique en grande partie par le délai dans la première publication du PIB, soit 60 jours après la fin de la période contre 30 jours pour la Grande-Bretagne (et aussi pour les États-Unis). La rapidité de publication diminue la précision des premiers estimés puisqu’il devient nécessaire de recourir à des données construites au lieu de résultats d’enquêtes.⃰

Que valent les projections ? 

Si les estimés passés du PIB sont imprécis, qu’en est-il des projections ? Comme le montre le graphique 1, les intervalles de confiance deviennent encore plus grands et croissent avec la durée des projections. Une projection sur un an avec un taux attendu de succès de 60 % implique ici un intervalle de confiance égal à 2 %; une prédiction centrée sur un taux de croissance de 2 ½ % se situe alors entre 1 ½ et 3 ½  % pour un taux de réussite de 60 %. Une telle imprécision dans l’estimé de croissance ne permet pas de  devenir une manchette pour les nouvelles économiques.

Conclusion

En y pensant bien, le graphique 1 ne devrait pas nous surprendre puisqu’il ne fait que concrétiser ce que nous vivons quotidiennement. Nous regardons la réalité présente et passée à travers une fenêtre plus ou moins étroite (et des vitres, et aussi dans mon cas des lunettes sales). L’image est imprécise.  De plus, nous voulons contrôler un futur qui nous échappe. Quelle illusion !

⃰  Le livre d’Oskar Morgenstern, On the Accuracy of Economic Observations, publié il y a déjà 65 ans, demeure encore pertinent. La deuxième édition considérablement amplifiée, publiée en 1963, a été traduite et la version électronique est disponible gratuitement.

 

 

 

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