Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

Donnons le pouvoir aux experts !

4 août 2015

« À moins que les philosophes ne deviennent rois dans les États, ou que ceux qu’on appelle rois et souverains ne deviennent de vrais et sérieux philosophes, et qu’on ne voie réunies dans le même sujet la puissance politique et la philosophie, il n’y aura pas de relâche aux maux qui désolent les États, ni même, je crois, à ceux du genre humain. » Platon, La République, V, 473c.

Si chacun regarde la réalité à travers une fenêtre plus ou moins étroite, il en découle des prescriptions favorables aux intérêts de celui qui est impliqué. La citation du philosophe Platon tirée de La République datée de 380 avant J.-C. en est une bonne illustration : le philosophe-roi est le dirigeant idéal de la cité, éclairé par la culture, l’art et la pensée. Il propose d’ailleurs une conception romantique du dirigeant : « Aucun homme, quel qu’il soit, en aucune fonction de direction, dans la mesure où il exerce cette direction, ne considère ce qui est son intérêt propre, ni le prescrit, mais bien ce qui est utile à celui qu’il dirige et par rapport auquel il est l’expert en son art. » (I, 342e). Il devient un chevalier.

Le biais de Platon pour la place du philosophe dans l’univers politique ne se retrouve-t-il pas aujourd’hui dans les recommandations des groupes d’experts de leur accorder un rôle autonome dans les programmes gouvernementaux ? Les experts font la promotion de leurs intérêts en recommandant la création d’organismes spécialisés, financés par le secteur public mais indépendants des processus politiques. C’est aussi la voie prise par les universitaires dans leurs travaux, commandités ou non, qui concluent inéluctablement à la nécessité de plus de travaux de recherche sur la question à l’étude.

Des exemples


Les dépenses de santé totalisent une part importante de l’économie, soit une prévision de 11,0 % du PIB canadien en 2014 avec un financement public de 70 %. Elles font l’objet de multiples rapports demandés à des experts par les différents gouvernements. Ils recommandent généralement de dépolitiser les décisions sur ce secteur malgré la grande importance du financement public.

En voici deux exemples. Le premier est tiré du rapport de la Commission d’étude sur les services de santé et les services sociaux, le Rapport Clair:

« La structure ministérielle telle qu’on la connaît depuis 1970 est-elle toujours adaptée au contexte actuel pour agir comme principal instrument de gouverne en fait d’administration globale de l’offre de services ? Ne faudrait-il pas créer une agence ou une société publique dotée d’un conseil d’administration hautement crédible pour coordonner l’administration de l’offre de services, en conformité avec les orientations et les budgets décidés par le gouvernement, auquel cas le ministère, ainsi allégé, verrait plutôt à élaborer les politiques, à définir les standards et à évaluer les résultats ? » (Rapport Clair, 2000 : 214)

Récemment, le Groupe consultatif sur l’innovation des soins de santé publiait son rapport; il recommandait d’établir un Fonds d’innovation pour les soins de santé qui devrait atteindre après quelques années une somme d’un milliard par an et aussi de créer un nouvel organisme, l’Agence d’innovation de la santé du Canada. Voici son mandat :

« L’Agence devrait assurer la surveillance et fournir une expertise au Fonds conformément au double objectif de retirer les obstacles structurels à l’innovation et d’appuyer la propagation et le déploiement à grande échelle…

L’Agence devrait être indépendante et financée par le gouvernement fédéral. Elle devrait être régie par d’éminents Canadiens recevant le soutien d’un ou de plusieurs comités consultatifs composés de représentants d’un éventail d’intervenants (gouvernements provinciaux et territoriaux, patients, fournisseurs, industrie et autres). Sa structure organisationnelle devrait lui permettre de fournir une surveillance et une orientation solide et indépendante du Fonds.» (Rapport Naylor, 2015 : 145-146)

Ces deux exemples montrent bien une volonté de dépolitiser des dépenses publiques dont le financement les place dans la sphère politique où de multiples objectifs sont en concurrence. En somme, vouloir le beurre et l’argent du beurre.

La surestimation des experts

 

Comme tout groupe, les experts surestiment leur contribution en dissimulant bien leurs lacunes ou faiblesses. En voici quelques-unes. Les experts sont rarement unanimes et cela est positif. Le développement des connaissances ne suit pas une trajectoire linéaire mais s’apparente plutôt au jeu de notre enfance, Serpents et échelles. L’incertitude demeure.

De plus, les résultats obtenus lors d’une expérience sur un groupe déterminé ou pour une situation particulière se généralisent difficilement lorsque les mêmes conditions sont imposées à tous. C’est le grave problème des expériences pilotes volontaires, comme c’est le cas pour les expériences sur les différentes formes de rémunération des médecins.

Les politiques publiques dépassent les aspects scientifiques (pour l’économiste, l’économique positive) pour impliquer des choix entre différents objectifs et des valeurs (soit l’économique normative ou la morale économique). Ce n’est plus le monde de la science, même si des connaissances approfondies aident les personnes à former de meilleurs jugements.

Autres thèmes des rapports

 

Les rapports ne se contentent pas de faire la promotion du rôle des experts dans les politiques publiques; ils contiennent souvent des recommandations qui pour un social scientist ont peu de sens ou de portée. Il est intéressant de donner quelques exemples. Tout un rapport récent sur le système public de santé de l’Angleterre est consacré à un Better leadership for tomorrow. De plus, régulièrement, les rapports insistent sur l’idée que la résolution des problèmes exige une volonté politique ou un changement de culture.

Leadership, volonté politique, changement culturel, voilà de beaux thèmes qui sonnent bien mais sans grande valeur opérationnelle. Ils conservent une consonance élitiste.

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