Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

Le décrochage des jeunes enseignants : une autre hypothèse

25 octobre 2015

Le premier paragraphe d’un récent texte d’un journal résumait bien le message d’une recherche universitaire sur la désertion professionnelle des jeunes enseignants : « Près du quart des jeunes enseignants québécois décrochent parce qu’ils sont débordés et héritent des classes les plus difficiles, selon une récente étude, une situation jugée «préoccupante» par ses auteurs.» Plus loin, l’information suivante était fournie : « À titre de comparaison, une analyse du ministère de l’Éducation évaluait le taux de décrochage des jeunes enseignants à 17 % en 2003.»

Dans les jours qui suivirent, un ex-président d’une centrale syndicale reliée principalement à l’éducation, qui est devenu chroniqueur, écrivait :

« Contrairement à d’autres professions et métiers où les cas les plus difficiles sont laissés aux employés plus expérimentés et où les tâches plus simples sont déléguées à d’autres collaborateurs, les enseignants sont noyés dans des exigences bien en dehors de leur profession et les plus jeunes écopent des cas les plus complexes.
Tel un pompier lancé dans la lutte aux incendies majeurs en début de carrière, le jeune enseignant qui aura réussi son parcours du combattant sans périr n’aura qu’une envie dans cette quête de survivance. Il recherchera un poste peinard pour abandonner les troubles et dangers aux nouveaux. »

Cet ex-leader syndical a oublié de mentionner qu’il avait été participant à la présence d’une telle situation, un reflet d’une démocratie syndicale où les membres majoritaires et bien établis exploitent la minorité des nouveaux membres.

Sans vouloir nier l’effet potentiel du transfert du fardeau aux jeunes enseignants, le texte du journal a plutôt porté mon attention sur la question des difficultés de prédire la performance future dans certains domaines ou circonstances.

Le problème du quart-arrière

 

Auteur de livres à grand succès s’appuyant sur des travaux en sciences sociales, le journaliste canadien Malcolm Gladwell a publié, il y a déjà quelques années, un intéressant texte sur le problème du quart-arrière appliqué au secteur de l’éducation. Quel est ce problème?

« Pour certains emplois, presque rien que vous pouvez apprendre sur les candidats avant qu’ils ne commencent ne prédit comment ils vont faire une fois qu’ils sont embauchés. Alors, comment savons-nous qui choisir dans des cas comme ça? Au cours des dernières années, un certain nombre de domaines ont commencé à se débattre avec ce problème, mais aucun avec de si profondes conséquences sociales que celles de la profession d’enseignant. »

Mais pourquoi l’auteur se réfère-t-il au poste de quart-arrière au football? Aux dires d’un dépisteur d’expérience qui évalue annuellement de 800 à 1 200 joueurs, une excellente performance d’un quart-arrière au niveau collégial n’aide pas à prédire le résultat au niveau professionnel où le jeu est beaucoup plus rapide et plus compliqué. Ce n’est pas la situation pour les autres postes de l’équipe où la différence avec le niveau professionnel y est moins grande.

Le résumé d’une étude empirique le confirme : « Nous trouvons qu’une faible corrélation entre les évaluations des équipes le jour du repêchage et la performance ultérieure du quart dans la NFL. En outre, bon nombre des facteurs qui améliorent la position d’un quart au repêchage ne sont pas liés à sa performance future dans la NFL. » (Berri et Simmons, 2011)

L’application à l’éducation

 

Le problème du quart-arrière s’applique-t-il au secteur de l’éducation ? Ce serait le cas selon des travaux en économique de l’éducation :

« Selon des données récentes, la certification des enseignants a peu de rapport à l’efficacité des enseignants (mesurée par les impacts sur le rendement des élèves). Il y a des enseignants certifiés efficaces et il y a des enseignants certifiés inefficaces; de même, il y a des enseignants non certifiés efficaces et des enseignants non certifiés inefficaces. Les différences entre les enseignants plus forts et les enseignants plus faibles ne deviendront évidentes qu’une fois que les enseignants auront été dans la salle de classe pour une couple d’années. » (Gordon, Kane et Staiger, 2005 : 5)

La difficulté d’identifier qui seront les bons professeurs n’est pas sans conséquence. L’économiste américain Eric Hanushek a estimé l’impact de la qualité du professeur sur la performance des étudiants. En voici deux estimés :

« La différence dans la performance d’un étudiant pour une seule année académique du fait d’avoir un bon à l’opposé d’un mauvais enseignant peut être estimée à plus d’une année complète de niveau standardisé. » (Hanushek, 1992: 113)

« Un bon, mais non un excellent enseignant [l’un au 69e percentile de tous les enseignants plutôt qu’au 50e percentile] augmente les gains à vie de chaque élève par 10 600 $. Compte tenu d’une classe de 20 élèves, il va augmenter leurs revenus globaux par 212 000 $. » (Hanushek, 2011: 43)

Comment affronter le problème du quart-arrière?

 

Si un problème du quart-arrière existe, comment peut-on l’affronter ou en diminuer les conséquences? Il ne s’agit surement pas d’augmenter les exigences ou les barrières à l’entrée puisqu’on ne peut prédire la performance ultérieure des candidats. Les outils ne sont pas disponibles.

La réponse est plutôt le contraire, c’est-à-dire ouvrir très grande la porte aux carrières où le problème du quart-arrière est présent. Pour la carrière d’enseignant, c’est la conclusion qu’expriment Gordon, Kane et Stigler immédiatement après leur citation notée plus haut :

« En réponse à cette constatation, notre proposition vise à améliorer l’efficacité moyenne des enseignants en augmentant l’afflux de nouveaux enseignants et en exigeant un minimum de compétence manifesté au travail (plutôt que de compter uniquement sur les exigences au moment de l’embauche). »

On obtiendrait alors une forme d’entonnoir avec une grande ouverture à l’entrée et beaucoup de départs dans les premières années. Dans cet environnement, le décrochage des récents enseignants ne serait pas perçu comme un problème mais plutôt comme un gage d’un bon système d’éducation tourné vers les étudiants.

Pensez-vous que je puisse convaincre les doyens des facultés d’éducation de défendre une telle réforme? Dans l’affirmative, ce sera ensuite le tour des dirigeants syndicaux.

Laisser un commentaire