Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

SUR LA QUESTION DE LA SURQUALIFICATION DES NOUVEAUX DIPLÔMÉS UNIVERSITAIRES

23 novembre 2015

Un récent rapport du directeur parlementaire du budget (DPD) sur la situation du marché du travail conclut à une augmentation depuis vingt-cinq ans de la surqualification chez les nouveaux diplômés universitaires, c’est-à-dire une attestation d’études universitaires plus élevées que les études exigées pour le travail :

Le DPB constate qu’entre 1991 et 2014, la proportion des nouveaux diplômés universitaires âgés de 25 à 34 ans qui étaient surqualifiés est passée d’environ 32 % à 40 %. La proportion de ceux qui étaient suffisamment qualifiés a diminué, de 62 % à 55 % (figure [1]. (DPB, nov. 2015 : 16)

Figure 1

Attestations d’études universitaires vs études exigées pour le travail chez les nouveaux diplômés universitaires, Canada, 1990-2014

Source : DPB (nov. 2015 : 17)

Un autre son de cloche

L’étude du DPB utilise les données mensuelles de l’Enquête sur la population active. Un travail plus approfondi de Statistique Canada sur le même sujet publié en avril 2014 avait recours aux données détaillées des recensements de 1991 et 2006 et de l’Enquête nationale auprès des ménages de 2011 qui fut un substitut au recensement.

Contrairement aux résultats du DPB, l’étude de Statistique Canada ne trouve pas une tendance à la hausse dans la surqualification des nouveaux diplômés universitaires :

Chez les diplômés universitaires âgés de 25 à 34 ans n’exerçant pas une profession de gestionnaire, 18 % des hommes et des femmes travaillaient dans des professions exigeant habituellement des études de niveau secondaire ou moins, et environ 40 % des hommes et des femmes travaillaient dans des professions exigeant habituellement des études de niveau collégial ou moins. Ces taux ont peu varié depuis 1991. Uppal et LaRochelle-Côté (avril 2014 : 1)

Les estimations non concordantes de l’évolution de la surqualification des nouveaux diplômés universitaires ne doivent pas forcément surprendre; elles montrent les difficultés de bien cerner la réalité. J’aurais toutefois apprécié que le rapport du DPB, qui admet s’appuyer sur les travaux de Statistique Canada, mentionne cette divergence dans ses estimations de tendance. Cette divergence est surtout présente depuis 2002.

Autres informations

Deux informations intéressantes sont extraites de l’étude plus détaillée de Statistique Canada. D’abord, où se concentrent les surqualifiés universitaires?

Toutefois, les immigrants diplômés universitaires, particulièrement ceux qui n’ont pas obtenu leur diplôme au Canada ou aux États-Unis, continuaient d’afficher des taux de surqualification nettement supérieurs à ceux des diplômés nés au Canada. Les domaines d’études ont également une incidence sur la surqualification : la majorité des jeunes diplômés surqualifiés venaient des programmes de sciences humaines, de sciences sociales et de commerce.  (p. 9)

Ensuite, voici des données qui appuient le sujet de mon premier billet pour le blogue de l’Association des économistes québécois, La fin des hommes? :

En 2011, 28 % de l’ensemble des femmes occupées âgées de 25 à 34 ans avaient des emplois de professionnels, c’est-à-dire des emplois qui exigent habituellement un diplôme universitaire, en hausse par rapport au taux de 18 % observé en 1991. Chez les hommes occupés du même groupe d’âge, 18 % avaient des emplois de professionnels en 2011, comparativement à 13 % en 1991. (p.1)

L’écart de 5 % en faveur des femmes en 1991  avait doublé en 2011. C’est l’effet du progrès marqué des femmes relativement aux hommes dans l’obtention d’un baccalauréat, comme le montrent ces données pour le Québec :

Quant à l’obtention d’un baccalauréat, la situation relative des sexes s’est modifiée profondément depuis 1976, alors que le taux d’obtention d’un baccalauréat était de 13,1 % chez les femmes et de 16,7 % chez les hommes. C’est en 1983 que les taux des deux groupes se sont rejoints. Depuis ce temps, la progression s’est poursuivie à l’avantage des femmes et, en 2011, les taux atteignaient 40,8 % chez les femmes et 25,9% chez les hommes. Les gains chez les femmes, depuis 1976 sont donc de 27,7 points en pourcentage, contre 9,2 chez les hommes.  Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (2014 : 114)

Des forces favorables à la surqualification

Différents facteurs peuvent engendrer le phénomène de la surqualification. Je me limiterai à deux facteurs, le premier intervenant du côté de la demande de qualifications et le second du côté de l’offre.

Selon trois économistes canadiens (Beaudry, Green et Sand, 2003 et 2005), vers l’an 2000 aux États-Unis, il y eut un important retournement provoqué par la fin de la mise en place de la nouvelle technologie générique de l’information. Cette dernière avait exigé de forts investissements et une demande élevée pour une main-d’œuvre qualifiée. Après cette mise en place, le maintien et le fonctionnement de cette nouvelle technologie requièrent moins de personnel qualifié. Cette baisse de demande provoque un phénomène de supplantation où le nouveau personnel qualifié vient prendre des emplois qui étaient auparavant occupés par un personnel plus bas dans le spectre des connaissances.

La dérive des études de baccalauréat

Les travaux du DPB et de Statistique Canada mesurent l’évolution de la surqualification des nouveaux diplômés universitaires en faisant implicitement l’hypothèse que les diplômes conservent en moyenne une même valeur. À mon avis, ce n’est pas le cas : plusieurs études montrent une détérioration des études de premier cycle ayant cours depuis quelques décennies.

Le financement public de l’enseignement supérieur basé sur l’effectif étudiant incite les institutions à attirer une clientèle marginale ou en périphérie qui est moins intéressée et disposée vers l’aspect académique  des programmes et une bonne formation. C’est une course à recruter une  clientèle moins motivée qui, à son tour, fait sentir son influence sur la qualité des programmes.

Cette dynamique exerce davantage ses effets dans les secteurs relativement moins coûteux qui ne demandent pas de laboratoires. C’est la conclusion déjà mentionnée de l’étude de Statistique Canada : « la majorité des jeunes diplômés surqualifiés venaient des programmes de sciences humaines, de sciences sociales et de commerce. »

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