Joëlle Noreau et François Dupuis

Respectivement Économiste principale et Économiste en chef et vice-président, Études Économiques, Mouvement Desjardins

L’INVESTISSEMENT DES ENTREPRISES QUÉBÉCOISES – BREF REGARD SUR LES DÉTERMINANTS ET LES PERSPECTIVES

25 janvier 2016

L’investissement des entreprises est bien davantage qu’une simple composante du PIB. Au moment où les consommateurs et les gouvernements tiennent les cordons de leurs bourses serrés, la relance des investissements serait particulièrement bienvenue. Elle se fait pourtant attendre, alors que les taux d’intérêt sont à des creux historiques depuis une décennie. De plus, la situation financière des entreprises s’est nettement améliorée au cours des dernières années et les liquidités ne sont pas en cause. La faiblesse des perspectives économiques et l’incertitude mondiale démotivent les efforts à l’investissement et conduisent les entreprises à la prudence. Parallèlement, on observe le déploiement de nouveaux modèles d’affaires, basés sur l’intégration continue de la recherche et développement (R et D), les innovations organisationnelles et commerciales et les nouvelles technologies de production et de communication. En cette période de grands changements économiques, il semble que le dynamisme de l’investissement se mesure également, au-delà de son volume, à la capacité des entreprises à accroître leur savoir et leurs réseaux.

L’investissement des entreprises québécoises : état des lieux

Après la crise de 2008 et le creux de 2009, la formation brute de capital fixe des entreprises hors construction résidentielle (FBCF-HR) s’est reprise pour diminuer en 2013 et en 2014 (graphique 1). La chute des deux dernières années a été observée dans toutes les composantes et elle se traduit par un niveau globalement inférieur à celui de 2008.

L’investissement des entreprises semble donc manquer de tonus. De plus, la part de la FBCF-HR dans le total de la demande intérieure finale1 du Québec a fluctué entre 8,0 % et 10,0 % entre le début des années 2000 et 2014. Durant les années 2011, 2012 et 2013, les ouvrages non résidentiels2 ont soutenu les efforts pour maintenir le total des investissements aux environs de 9 % et un peu au-delà. En parallèle, on a observé un glissement des dépenses pour les machines et matériel ainsi que pour les produits de propriété intellectuelle à compter de 2009.

Revue de quelques déterminants des investissements et leurs perspectives

La demande est un des premiers déterminants de l’investissement. Pour le Canada, les dépenses de consommation finale et les exportations affichent cependant des perspectives qui ne sont pas nécessairement à la hauteur des attentes. Les données sur la croissance annuelle de la consommation finale montrent d’ailleurs qu’une telle anémie n’avait pas été constatée depuis environ deux décennies. Par contre, du côté de la demande américaine, les perspectives pour le Canada s’améliorent. Les données montrent en effet une hausse dans la plupart des industries exportatrices canadiennes, la faiblesse du huard ayant amélioré la compétitivité du Canada.

Au cours de la dernière décennie, la confiance des entreprises canadiennes n’a guère dépassé le niveau de 2002 et a également montré une forte instabilité comparativement aux courbes observées dans les années 1980 et 1990. Alors que la confiance des entreprises pouvait s’inscrire dans le passé dans de longues périodes de hausses, il apparaît que l’incertitude qui marque l’économie mondiale depuis une quinzaine d’années a laissé les entreprises dans un état permanent de prudence, le tout avec des conséquences directes sur leur propension à investir.

Le taux d’utilisation des capacités de production, qui est un des déterminants de l’investissement, ne permet pas non plus d’améliorer les perspectives : entre 1987 et 2015, le taux moyen de l’utilisation des capacités de production s’est situé à 82,5 %, avec un plafond de 87,6 % atteint au premier trimestre de 1998. Après une chute en 2009 jusqu’à 71,6 %, le taux d’utilisation des capacités industrielles a rejoint sa moyenne historique, mais sans vraiment la dépasser (82,0 % au troisième trimestre de 2015).3

L’hésitation des entreprises pourrait également expliquer la préférence qu’elles ont accordée au cours des dernières années à l’amélioration de leur situation financière. Les bénéfices nets des entreprises canadiennes non financières ont dépassé en 2010 des niveaux records4. Au cours des cinq dernières années, les marges bénéficiaires des entreprises non financières ont oscillé entre 7 et 8 %, ce qui est relativement élevé au regard des données historiques. Cela s’est fait de manière concomitante avec une forte diminution de leur ratio d’endettement, particulièrement depuis la crise de 2008.

Ceci étant dit, les dernières données sur le PIB révèlent que la croissance annuelle des excédents nets d’exploitation des entreprises privées s’affaiblit nettement à partir de 2013 au Canada. Des tendances similaires sont observées pour le Québec.

Plus fondamentalement, les entreprises canadiennes ont fait face au début des années 2000 à une sorte de rupture de compétitivité vis-à-vis les États-Unis, notamment provoquée par l’appréciation de la devise canadienne. Elle s’est accompagnée d’une accélération technologique et d’une augmentation de la concurrence mondiale qui ont très vite mis en évidence l’importance de miser sur la R et D et l’innovation.

Comment évaluer le dynamisme de l’investissement quand la performance se mesure de plus en plus sur le savoir? Sur quels critères les entreprises peuvent-elles orienter leur stratégie d’investissement alors qu’elles éprouvent de plus en plus de mal à se différencier dans le contexte d’une intense concurrence et de marchés en constante évolution? À l’échelle d’une économie, l’intensité des efforts d’investissement ne se mesure pas essentiellement à son volume. Il s’évalue aussi et notamment dans l’augmentation technologique et stratégique des capacités productives. Au-delà de l’équipement, c’est surtout par les investissements en capital immatériel que s’établit le potentiel économique aujourd’hui. L’enjeu d’en définir tous les indicateurs reste entier, mais la croissance des données relatives à la R et D constitue encore aujourd’hui « l’indispensable » de la compétitivité.

À ce titre, la lecture des données les plus récentes sur les dépenses de R et D au Québec laisse songeur.  Le taux de dépenses intra-muraux5 de R et D du secteur des entreprises a diminué de 2006 à 2013, le personnel en R et D a très clairement diminué entre 2008 et 2013, la part des produits de propriété intellectuelle stagne depuis 2002 dans la FBCF-HR et le nombre des inventions brevetées par milliard de dollars de dépenses intra-muros de R et D est nettement plus bas qu’en Ontario (en 2011, dernière année disponible). Si ces chiffres6 ne livrent qu’une vision partielle des investissements en capital immatériel, ils démontrent que l’impulsion nécessaire à un renforcement de la compétitivité n’est pas manifeste.

Assurer l’avenir

Au cours des dernières années, on ne peut prétendre que l’effort d’investissement des entreprises s’est effondré, mais il a manqué de ressort. Alors que bon nombre des conditions qui auraient facilité l’investissement étaient en place (bas taux d’intérêt, faible ratio d’endettement, bénéfices nets en hausse notamment), les dépenses en machinerie et en équipement et en immobilisations n’ont pas suivi. Certes, le rehaussement des équipements est nécessaire et il constitue la partie « visible » des efforts consentis par les entreprises. Toutefois, il n’est qu’un volet des investissements. Les dépenses en matériel doivent s’accompagner de transferts technologiques, de partenariats de recherche industrielle et d’efforts renouvelés pour former les travailleurs. Cet aspect est plus difficile à mesurer.

Somme toute, les investissements des entreprises sont nécessaires à plus d’un titre parce qu’ils contribuent à accroître la productivité mais également parce qu’ils permettent de renforcer la compétitivité de l’économie québécoise. Voilà pourquoi ils suscitent tant d’intérêt et tant d’espoir.

Ce billet est tiré d’une étude plus complète disponible à l’adresse: https://www.desjardins.com/ressources/pdf/pv1601f.pdf?resVer=1452630306000

1  Demande intérieure finale : PIB total excluant les investissements en stocks et les exportations nettes.

2  Les ouvrages non résidentiels incluent la valeur brute des travaux de construction non résidentielle neuve à l’exception des installations de défense et les ajouts, les rénovations et les transformations prolongeant la durée de vie utile d’un actif existant. Ils sont répartis en deux catégories : 1) la construction de bâtiments permanents (industriel, commercial et institutionnel) et les installations telles que les câbles électriques ou les ascenseurs 2) les ouvrages de génie (ex. : construction de lignes de transport d’énergie, l’exploitation de mines, les barrages, les voies ferrées et les pipelines).

3  « Une longue période de détérioration de la compétitivité, marquée par la Grande Récession, a provoqué la destruction de nombreuses firmes et a déprimé les investissements des entreprises à l’extérieur du secteur de l’énergie, ce qui s’est traduit par une réduction appréciable des capacités du secteur hors ressources. » Banque du Canada, Rapport sur la politique monétaire, octobre 2015 p.23.  

4 Les marges bénéficiaires des entreprises se sont fixées à un ratio moyen de 4,8 dans les années 1990, de 6,2 dans les années 2000 et de 7,2 depuis le début de 2010. Source : Statistique Canada, Cansim 187-0002.

5 « Dépenses intra-muros : dépenses au titre des travaux de R et D exécutés au sein de la société déclarante, y compris ceux financés par d’autres. » Source : Statistique Canada, Recherche et développement industriels, perspectives, Note technique 1 : Qualité des données, concepts et méthodologie : Méthodologie de l’enquête. 88-202-x au catalogue, 2015. 

6 Sources : Statistique Canada et Institut de la statistique du Québec

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