Chercheur associé à la Chaire de recherche du Canada en économie politique internationale et comparée (ENAP) et analyste de politiques à l’Institut du Nouveau Monde.

FAUT-IL CRÉER LA RICHESSE AVANT DE LA REDISTRIBUER?

2 mars 2016

J’ai souvent entendu des politiciens, des économistes et des amis soutenir qu’avant de redistribuer la richesse, il faut d’abord la créer, ce qui sous-entend que la redistribution doit attendre. Toutefois, cette idée, a priori pleine de bon sens, ne fait que reporter indéfiniment le partage de la richesse que nous créons. Il arrive quand ce moment où nous pouvons enfin redistribuer la richesse que nous avons créée? En fait, c’est un faux dilemme; la redistribution de richesse n’est aucunement en contradiction avec sa création. 

Car oui, il se crée beaucoup de richesse au Québec! Entre 1993 et 2011, en pourcentage du PIB réel, la croissance économique a augmenté de 38 %. Mais est-ce que monsieur et madame Tout-le-monde a bénéficié d’une augmentation équivalente de son revenu? La réponse courte est non; durant cette même période, le revenu médian des familles québécoises a augmenté trois fois moins rapidement, soit seulement de 13 %[i].

Ainsi, durant cette période, la redistribution de la richesse a diminué (selon le coefficient de Gini), comme l’illustre le graphique ci-dessous. En 2011, les impôts et transferts étaient moins progressifs qu’en 1993, ayant pour conséquence de retarder la redistribution de la richesse et de renforcer les inégalités. Rappelons que le coefficient de Gini est une des mesures généralement utilisée pour mesurer l’importance des inégalités de revenus sur une échelle de 0 à 1, où 1 représente une inégalité totale (tous les revenus sont captés par une seule personne) et 0 étant une égalité parfaite. Le graphique indique comment la valeur du coefficient de Gini a été réduite au Québec par l’effet des transferts sociaux et de la progressivité de l’impôt. Ainsi, selon le graphique, ces mesures réduisaient les inégalités telles que mesurée par le coefficient de Gini dans une proportion de 33% en 1993 mais elles ne les réduisaient plus que de 27% en 2011.

Le coût des inégalités

Or, ignorer les inégalités économiques réduit le potentiel de création de richesse. En effet, les pays dans lesquels elles foisonnent ont une population moins en santé, des enfants qui réussissent moins bien à l’école, des taux plus élevés d’obésité et de troubles de santé mentale. Tous ces éléments contribuent à affaiblir la qualité de la main-d’œuvre et, par ricochet, à réduire le potentiel de développement des entreprises. De plus, une forte mobilité sociale, soit la capacité d’un individu à améliorer son sort, est corrélée négativement avec des inégalités élevées.

Autrement dit, un engagement en faveur de la croissance économique risque d’échouer s’il ne s’attaque pas aux inégalités élevées. C’est d’ailleurs la conclusion à laquelle sont arrivés récemment des chercheurs du Fonds monétaire international[ii]. Le graphique ci-dessous illustre bien cette relation négative entre croissance et inégalités[iii]. D’ailleurs, la même étude conclut que la redistribution de la richesse ne nuit pas à la croissance économique. Il n’y a donc plus d’excuses.

Redistribuer plus pour créer davantage de richesse

Pour créer de la richesse, il faut mieux la redistribuer, comme l’affirmait si brillamment feu le sociologue québécois Paul Bernard. En effet, notamment parce qu’elles réduisent les inégalités, les dépenses sociales ne ralentissent pas la croissance économique[iv]. Assurer à tous les citoyens une éducation de qualité, des services sociaux et familiaux appropriés à leur situation, des services de santé adéquats, c’est assurer la croissance à long terme de notre économie.

Pour renverser la tendance des 30 dernières années, il suffirait de revenir à une redistribution des revenus plus équilibrée au moyen de l’impôt, des services publics et des transferts gouvernementaux. Ainsi réinjecté dans la société – et non gelé dans les comptes d’épargne des personnes les mieux nanties – tout cet argent favoriserait une croissance économique supplémentaire qui profiterait tant aux plus riches qu’aux plus pauvres. Tout le monde serait gagnant. 

Note : Une version de ce billet a été publiée sur le blogue de l’Institut du Nouveau Monde.

[i]   Statistique Canada, CANSIM, tableaux 202-0203 (revenu médian), 384-0038 (PIB) et 051-0001 (population).

[ii]   Jonathan D. Ostry, Andrew Berg et Charalambos Tsangarides, « Redistribution, Inequality, and Growth », Fonds monétaire international, IMF staff discussion note, février 2014.

[iii] Les données utilisées par les auteurs de l’étude proviennent du Standarized World Income Inequality Database. L’échantillon utilisé par les auteurs semble comprendre une trentaine de pays développés et en développement, pour une période couvrant les années 1980 à aujourd’hui, selon la disponibilité des données.

[iv] Peter H. Lindert, Growing Public: Social Spending and Economic Growth since the Eighteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 2004.

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