Jean-Luc Landry

Membre du Comité des politiques publiques, Association des économistes québécois

LE PUZZLE DE LA PRODUCTIVITÉ

11 juillet 2016

Les économistes sont confrontés à un dilemme depuis quelques années. Ils se demandent comment il se fait que la croissance de la productivité ait été si faible dans les pays avancés, comme les États-Unis, ceux d’Europe et le Japon depuis la grande récession de 2008-09, alors qu’on a vu apparaître un nombre incroyable d’innovations. Ce problème a été nommé ‘the productivity puzzle’.

Les innovations touchent un grand nombre de secteurs : en plus du secteur de l’information, elles sont en train de transformer les secteurs de l’énergie, du commerce de détail, du transport, de la biotechnologie, de la finance et de la fabrication manufacturière. Plusieurs disent qu’il faut du temps pour que les changements technologiques affectent la productivité globale et que celle-ci est à la veille d’exploser. D’autres avancent des explications plus techniques : le vieillissement de la population ou le fait qu’un certain nombre de travailleurs dotés d’expertise ont quitté le marché du travail suite à la dernière récession.

Je crois qu’il y a une autre explication mais avant de l’aborder, il faut mentionner trois autres phénomènes récents qui n’ont pas trouvé d’explication satisfaisante à mon avis.

D’abord, comment peut-on expliquer la résignation de la classe moyenne dans les pays développés, alors que les statistiques montrent que le revenu médian des ménages n’a à peu près pas augmenté depuis 20 ans pendant qu’un groupuscule formant 1% de la population s’est approprié presque toute l’augmentation de la richesse? Pourtant, la stagnation des revenus ne figure pas dans les principales préoccupations exprimées dans les enquêtes d’opinion. Une explication partielle sur la stagnation du revenu médian tient au fait que le nombre de personnes faisant partie d’un ménage moyen a baissé.

Deuxièmement, comment se fait-il que les entreprises américaines investissent si peu alors qu’elles engrangent des profits records et qu’elles regorgent de liquidités?

Troisièmement, comment se fait-il que les taux d’intérêt soient si bas et même négatifs dans certains pays? On calcule qu’environ le quart des obligations gouvernementales des pays développés se transigent à des rendements négatifs à l’échéance en ce moment.

Une hypothèse qui pourrait expliquer tous ces phénomènes, est qu’on surestime l’inflation depuis plusieurs années dans les pays développés. Pour mesurer le PIB réel, il faut d’abord mesurer le PIB nominal et il est peu probable qu’il y ait des erreurs dans cette estimation. Il faut ensuite mesurer l’inflation et la mesure de celle-ci est beaucoup plus compliquée parce que la qualité des produits change. Ceci a été particulièrement vrai dans le cas des produits de consommation parce que nos patterns de consommation ont beaucoup changé ces dernières années. Si on surestime l’inflation, on sous-estime le PIB réel, et comme cette sous-estimation s’est développée graduellement dans le temps, on a sous-estimé la croissance économique.

Cette erreur d’estimation serait responsable au moins en partie du puzzle de la productivité et expliquerait en même temps les phénomènes bizarres que j’ai mentionnés plus haut. Si la croissance a été plus forte, celle de la productivité l’a été aussi. Le public ne se plaint pas de son revenu réel parce qu’il a en fait augmenté. Les entreprises investissent peu parce que les changements technologiques ont augmenté de beaucoup le risque d’un investissement à long terme. En fait, elles gardent beaucoup de liquidités parce que même leur marché traditionnel peut être menacé par ces changements. Enfin, les taux d’intérêt sont très bas parce que le taux d’inflation est beaucoup plus bas que celui qui est publié.

Quelles sont les implications d’une telle hypothèse, si elle se révélait exacte? Ceci voudrait dire que nous sommes déjà entrés dans une ère de ‘légère déflation’ comme celle que connait le Japon depuis une vingtaine d’années. Dans une telle ère, les prix glissent d’environ 1 % d’une année à l’autre, la croissance économique est anémique et les politiques fiscales et monétaires les plus expansionnistes ne peuvent pas relancer la croissance au-dessus d’un taux annuel d’environ 1 %. Le rendement des placements est très bas dans un tel contexte : le prix des maisons baisse, la bourse aussi et les taux d’intérêt nominaux demeurent près de zéro ou deviennent même négatifs.

Pas facile de vieillir dans un tel contexte.

 

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