Économiste-conseil, Membre du Comité des politiques publiques, Association des économistes québécois

LA DIFFICULTÉ DE DONNER DU 110%

28 novembre 2016

Un billet précédent soulevait l’hypothèse que l’économie mondiale soit aux prises avec le retour de la stagnation séculaire et ce, parce que la croissance démographique a ralenti et que de nouvelles percées technologiques majeures tardent à se manifester. D’autres explications sont aussi possibles et des nuances doivent être apportées quant aux conséquences de cette stagnation éventuelle.

Ainsi, la difficulté des économies développés de renouer avec des taux de croissance de 2% ou plus n’est peut-être au fond qu’une manifestation d’une loi trop souvent oubliée de la science économique, celle des rendements décroissants. Cette loi stipule que, passé un certain stade, les efforts dans une activité ou un secteur donné deviennent de moins en moins productifs.

Tyler Cowen, un professeur d’économie à l’université George Mason, a illustré cette vérité en disant que l’économie moderne avait déjà cueilli les fruits les plus facilement accessibles (low hanging fruit) non seulement en matière d’innovation et de technologie mais également dans des domaines comme l’éducation et la santé. Un autre économiste universitaire, Robert Gordon, apporte quelques exemples convaincants en ce sens. Ainsi, il rappelle que la vitesse de transport qui avait beaucoup augmenté entre l’invention de la locomotive à vapeur et la mise en service du Boeing 737 à la fin des années 1950 n’a pas progressé depuis. Elle a même reculé sous la nécessité de réduire la vitesse des avions pour économiser du carburant.

Une autre réalité tout aussi importante est qu’il existe des limites absolues à la progression de certaines variables. Une fois que l’espérance de vie a progressé de 50 à 84 ans, que 70% de la population a un diplôme postsecondaire, que le taux de participation des femmes au marché du travail est près de rejoindre celui des hommes, que la satisfaction de la population est passée de 1 à 8 sur une échelle de 10, on voit difficilement quel autre grand bond en avant pourrait être effectué en matière de productivité ou de bienêtre. Il est toujours possible d’espérer que les joueurs du CH donnent du 110% sur la patinoire, mais, en économie, il y a des limites physiques et humaines qui sont infranchissables.

Faut-il se désoler de la baisse du potentiel de croissance de l’économie? Certes car cela signifie que la richesse collective augmente peu, ce qui laisse moins de ressources pour combler les besoins importants qui subsistent, notamment pour améliorer les services de santé et sortir de la pauvreté une frange non négligeable des ménages. Une croissance lente ou nulle affecte aussi des secteurs majeurs de l’économie dont le commerce de détail, la construction et les transports.

La croissance lente a aussi des effets sur le moral de la population. Même les personnes déjà à l’aise peuvent se sentir frustrées si leur revenu ne progresse pas. C’est encore plus vrai pour les classes moyennes et les pauvres. Cette frustration peut devenir difficile à contenir pour les gouvernements. Elle ouvre la porte aux adversaires politiques faisant miroiter le retour de la prospérité. La situation des gouvernements est aussi rendue plus difficile par le fait qu’ils ne peuvent donner davantage à un groupe sans en donner moins à un autre. Il faut faire avec les ressources qu’on a.

Ces problèmes sont réels mais ils sont nettement moins aigus dans les pays développés que dans le reste de la planète. C’est pourquoi les comparaisons avec les taux de croissance de la Chine ou d’autres pays dits émergents sont peu significatives. Leurs taux de croissance enviables proviennent de ce qu’ils doivent construire des infrastructures et mettre sur pied des services de base qui existent déjà dans les pays développés. La construction d’hôpitaux, d’écoles, d’édifices administratifs, de complexes énergétiques et de réseaux de transport et de communication  augmente le PIB d’un pays et la prospérité de ses habitants. Une fois ces infrastructures mises sur pied, il n’y a plus qu’à en jouir, à les entretenir et à servir la dette qui a permis leur création, ce qui est moins perceptible dans le PIB et ne donne pas l’impression de progresser. En d’autres termes, il est normal que le PIB des sociétés développées progresse moins vite que celui des sociétés qui doivent encore se doter de biens et de services publics. Cela est vrai à tous les stades de développement. Ainsi, les taux de croissance de la Chine impressionnent toujours mais ils sont plus modestes que ceux, par exemple, de l’Éthiopie qui a des retards beaucoup plus importants à combler.

Par ailleurs, le ralentissement de la croissance est une bonne chose pour l’environnement et la préservation des ressources non renouvelables. C’est d’ailleurs une curieuse ironie de l’histoire. Dans les années 1970, le rapport «Les limites à la croissance» du Club de Rome prédisait que, après 20 ou 30 ans, la croissance s’arrêterait faute de ressources. Cette échéance est largement dépassée et nous sommes plutôt dans une situation où des ressources sont laissées inemployées parce que la croissance a atteint ses propres limites internes.

Si les pays développés veulent absolument revenir aux taux de croissance des trois décennies de l’après-guerre, la solution la plus efficace pourrait bien être de répondre aux principaux besoins qui demeurent insatisfaits. Il s’agirait notamment de donner davantage de pouvoir d’achat à ceux qui n’ont pas pleinement profité des fruits de la croissance. Pour cela, les gouvernements devront s’attaquer aux inégalités de revenus et de richesse par le biais de mesures fiscales et budgétaires. Auront-ils la sagesse et le courage de le faire? Pour l’instant, ils semblent plutôt d’avis que seules des baisses d’impôt et l’investissement dans les infrastructures peuvent insuffler un nouveau dynamisme à l’économie.

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