Économiste-conseil, Membre du Comité des politiques publiques, Association des économistes québécois

QUELLE STAGNATION AU JUSTE ?

15 décembre 2016

Dans deux précédents billets, j’ai fait référence à l’hypothèse d’une stagnation de longue durée qui pourrait être attribuable, entre autres facteurs, à l’absence de nouvelles innovations susceptibles d’améliorer la productivité. Le présent billet aborde une question connexe, à savoir si une croissance faible du PIB indique bel et bien que l’économie est stagnante et que le bien-être de la population plafonne. Différents indices suggèrent que de telles corrélations ne tiennent pas forcément.

D’abord, il faut noter que le pouvoir d’achat réel des ménages n’évolue pas toujours en parallèle avec la valeur de la production ou de celle des revenus à partir de laquelle le PIB est généralement mesuré. Il peut augmenter plus rapidement si, par exemple, les prix croissent moins vite que les revenus, ou même diminuent. De fait, cela a été largement le cas au cours des dernières décennies sous l’effet de la libéralisation des échanges commerciaux, de la dérèglementation de certains secteurs et de différentes innovations techniques ou commerciales. Les consommateurs ont aussi pu tirer parti de baisses de prix dans des biens de première nécessité. Ainsi, une étude récente de l’Institut national de la santé publique du Québec[1] note que, en dollars constants, les ménages québécois dépensaient 12% de moins pour l’alimentation en 2009 qu’en 1999. Le tableau 1 montre bien que, au cours des dernières décennies, les Québécois ont été en mesure d’acquérir davantage de biens et de services et, par le fait même, de profiter d’un niveau de vie plus élevé.

Tableau 1

Niveau de vie des ménages québécois selon certains indicateurs

 (en % des ménages)

 

1978

1988

1998

2008

Four à micro-onde

49,1

87,1

93,5

Internet

18,9

66,8

Deux téléviseurs ou plus

56,8

60,6

Deux véhicules ou plus

15,8

21,7

26,1

27,1

Ordinateur personnel

10,1

38,5

74,0

Climatisation centrale

7,5

16,1

Nombre moyen de résidents par pièces

3,1

2,7

2,5

2,3

Source : Institut de la statistique du Québec

Autre indice d’un bien-être accru, l’espérance de vie des Québécois est passée de 73 ans en 1975-1977 à 83 ans aujourd’hui[2]. Ils ont également fait des gains importants en ce qui a trait à la fréquentation collégiale et universitaire (figure 1) de même que dans l’accession à la propriété. En outre, ils travaillent de moins en moins d’heures dans l’année et prennent leur retraite plus jeune ce qui a accru leur temps de loisir.

Figure 1

Source : Le Québec économique, portail Cirano

Parallèlement à ces facteurs quantitatifs, il faut ajouter que, au Québec comme ailleurs, l’amélioration de la qualité des produits et des services offerts a aussi contribué au mieux-être de la population. Ainsi, une voiture de bas de gamme d’aujourd’hui est souvent plus équipée et plus sécuritaire qu’une Cadillac de l’époque des trente glorieuses. De plus, en matière d’information et de divertissement, les consommateurs ont accès aujourd’hui à des services qui n’existaient tout simplement pas il y a 20 ans. Qui plus est, une bonne partie de ces services sont gratuits ou permettent de se procurer des biens ou des services à des prix plus concurrentiels.

La difficulté de mesurer le bien-être à partir du PIB est amplifiée par l’importance croissante des services et des activités de création dans l’économie. Plus souvent qu’autrement, leur mesure aux fins du PIB se fait par le calcul des intrants, notamment les salaires versés. Il s’agit d’un indicateur bien imparfait de la qualité et de la productivité des services offerts par les médecins, les enseignants, les chercheurs, les créateurs et les artistes.

Enfin, l’apparente stagnation actuelle dissimule ce que Schumpeter a qualifié de « destruction créatrice » soit le remplacement d’activités ou de méthodes traditionnelles par d’autres plus productives ou plus en phase avec l’évolution des goûts et des besoins. Ce processus  est à l’œuvre dans un grand nombre de secteurs. Pensons entre autres aux grands quotidiens qui, comme La Presse, sont maintenant produits et diffusés seulement en ligne, soit sans papier-journal, sans encre, sans presses rotatives et sans réseau logistique de distribution. La somme des gains et des pertes générés par de tels changements peut bien donner zéro, mais on n’est certes pas en présence d’une économie « stagnante ».

Aussi, la désolation des politiciens, des médias et d’un bon nombre d’économistes face à la croissance anémique du PIB est excessive dans la mesure où le PIB se révèle un mauvais indicateur de la prospérité réelle des populations. D’ailleurs, déjà dans les années 1930, un des principaux concepteurs de la notion de PIB, le prix Nobel d’économie Simon Kuznets, était d’avis que la mesure du bien-être de la population était plus importante que celle de la production[3]. À la même époque, dans un texte[4]  qui avait été oublié jusqu’à récemment, Keynes entrevoyait l’avènement dans la première moitié du XXIème siècle d’un âge d’or où l’humanité ayant enfin réglé les principaux problèmes de pénurie pourrait enfin s’adonner au loisir et aux plaisirs des arts et de la culture. Peut-être sommes-nous arrivés à cette période bénie. Si c’est le cas, l’obsession de la croissance n’est plus qu’un mauvais réflexe qui n’a plus sa raison d’être et qui rend inutilement malheureux.

En somme, il est possible que les pays développés aient déjà engrangé les gains de productivité les plus aisément accessibles par l’innovation technologique ou commerciale et qu’ils soient entrés dans une phase prolongée de progression très lente de la production telle que mesurée par le PIB. Si elle s’avère, cette situation est désolante puisqu’elle compromet la réponse à des besoins qui demeurent importants, notamment en ce qui a trait aux services de santé et à la lutte à la pauvreté. Néanmoins, la faiblesse des taux de croissance du PIB ne signifie pas pour autant que l’économie stagne, ni que le niveau de vie général ne progresse pas.


[1] L’achat de boissons non alcoolisées en supermarchés et magasins à grande surface au Québec, 2016.

[2] Selon le directeur de la santé publique du Québec, Le Devoir, 17 novembre 2016.

[3] Rapporté dans CROSS, Philip, What do the Different Measures of GDP Tell Us, CD Howe Institute, 2016, p. 17.

[4] Economic Possibilities for our Grandchildren, 1930.

 

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