Professeur honoraire (Université de Montréal) et consultant

DE NOUVELLES DONNÉES RÉVÉLATRICES SUR L’ÉVOLUTION DU CONTENU AMÉRICAIN DES ÉCHANGES DE PRODUITS MANUFACTURÉS AU SEIN DE L’ALÉNA

19 octobre 2017

Une étude récente du Department of Commerce des États-Unis[1] aide à comprendre pourquoi les États-Unis attachent tant d’importance au contenu américain des produits échangés dans le cadre des négociations en cours visant la révision de l’ALÉNA.

Cette étude utilise de nouvelles données de l’OCDE sur les origines de la valeur ajoutée dans les importations. Ces données permettent de décomposer la valeur des produits échangés selon la contribution de chaque pays à différentes étapes du processus de production. On apprend donc non seulement où le bien ou le service a été exporté, mais aussi où la valeur du bien ou du service a été créée. Ces informations ne sont pas présentes dans les données conventionnelles sur le commerce international. Celles-ci attribuent le total de la valeur ajoutée des exportations au dernier pays d’où provient l’exportation.

Certains faits saillants de l’étude

L’étude américaine révèle que la part du contenu américain dans les produits manufacturés importés par les États-Unis en provenance du Mexique et du Canada est en déclin. Cette part est passée de 26% en 1995 à 16% en 2011 pour ce qui est des importations américaines provenant du Mexique. Dans le cas des importations originant du Canada, la valeur ajoutée américaine a baissé de 20,9 % à 14,7 % alors que la valeur ajoutée canadienne diminuait de 66,1% en 1995 à 62,6% en 2011. La tendance s’est vraisemblablement poursuivie depuis 2011.

En termes de valeur ajoutée comprise dans les importations américaines de produits manufacturés de toute provenance, la part du Canada a glissé de 13,2% en 1995 à 8,8 % en 2011, alors que celle du Mexique progressait de 5,0 % à 6,8 %.

L’évolution des échanges dans certains secteurs clés 

Un déclin de 7 points de pourcentage dans le contenu américain en valeur ajoutée des importations américaines en provenance du Canada et du Mexique s’est produit dans le domaine des véhicules automobiles qui est une des principales importations des États-Unis dans le cadre de l’ALÉNA. La tendance est la même, quoique à un niveau moindre, dans le domaine des produits métalliques de base, le deuxième produit en importance dans les importations des États-Unis provenant du Canada et du Mexique.

La part de la valeur ajoutée des pays de l’ALÉNA dans les véhicules automobiles importés par les États-Unis en 2011 était de 34,8 %, soit une part supérieure à celle de l’ensemble des produits manufacturés (22,1 %), mais cette part a diminué plus rapidement que celle de l’ensemble des produits manufacturés (les chiffres correspondants étaient respectivement de 46,4 % et 26,9 % en 1995).

C’est le Mexique qui s’en est le mieux tiré, sa part de de la valeur ajoutée des importations américaines de véhicules automobiles étant passée de 7,4% en 1995 à 13,1% en 2011, alors que celle du Canada a plongé de 20,3% à 10,1% et que celle des États-Unis a reculé de 18,7 % à 11,7 %.

L’émergence des pays tiers

Si l’on se réfère aux statistiques conventionnelles de commerce international, le Mexique et le Canada représentaient 24,7% des importations américaines de produits manufacturés en 2011, soit 13,2% pour le Canada et 11,4% pour le Mexique. Suivaient la Chine (22,5%), les 28 pays de l’Union européenne (19,7%) et le Japon (6,3%).

Mesurée sous l’angle de la valeur ajoutée, la situation se présentait différemment. La Chine qui était responsable de 2,8% de la valeur ajoutée comprise dans les importations américaines de produits manufacturés en 1995, a vu sa part grimper à 15,5% en 2011.

En ce qui a trait plus particulièrement aux importations américaines provenant du Canada, la part de valeur ajoutée des pays non membres de l’ALÉNA est passée de 12,1% en 1995 à 20,8% 2011. La Chine et les pays de l’Union européenne ne sont pas étrangers à cette croissance de la part de valeur ajoutée des pays non membres de l’ALÉNA, et cela devrait se poursuivre, compte tenu des tendances persistantes à l’intégration économique mondiale de la production manufacturière ainsi que de l’entrée en vigueur de l’entente Canada-Union européenne et des ententes négociées avec les pays du Pacifique.

Dans le secteur des véhicules automobiles par exemple, la part des pays non membres de l’ALÉNA est passée de 53,6 % en 1995 à 65,2 % en 2011, une augmentation surtout attribuable aux parts de l’Union européenne (de 16,7 % à 21,7 %) et de la Chine (de 0,6 % à 7,3 %).

Effets sur les négociations cours

Ces tendances lourdes posent tout un défi pour le Canada dans la renégociation actuelle de l’Aléna, car accéder à la demande américaine de règles d’origine nord-américaines et de contenus américains plus élevés imposerait un revirement de tendance majeur, qui ne pourrait être que nuire aux entreprises et aux consommateurs canadiens.

Les résultats de l’étude américaine peuvent sembler appuyer les positions de négociations prises par la Maison Blanche et ses négociateurs, ce qui laisse présager des négociations difficiles de l’ALÉNA 2.0. Bien des Américains ne sont pas convaincus des avantages réels de la spécialisation dans les domaines d’avantages comparatifs. Nombreux sont ceux qui sont sensibles aux doléances des propriétaires d’entreprises, des syndicats et des travailleurs des secteurs en déclin, comme l’est le président Trump, et oublient qu’il faut accompagner l’ouverture au commerce international de politiques de redistribution et d’adaptation de la main-d’œuvre, particulièrement dans les régions les plus affectées par la mondialisation et par les accords de libéralisation des échanges.

Que la National Association of Manufacturers, le National Foreign Trade Council, la U.S. Chamber of Commerce, le Business Roundtable, et au delà de 300 chambres de commerce locales et des États américains prônent le maintien et le renouvellement de l’ALÉNA avec certaines modifications peut laisser des espoirs de voir cet accord reconduit, mais l’incertitude demeure dans le contexte d’une administration Trump qui a annoncé sa préférence pour des ententes bilatérales, une approche nuisible pour les petits pays.

Les négociateurs canadiens doivent porter une attention particulière aux biens manufacturés échangés à l’intérieur de chaines de valeur ajoutée comme celles produisant des véhicules automobiles et les produits métalliques de base parce que ces biens sont produits de façon plus importante au Canada que ne le sont les services et les produits agricoles.

Les politiques économiques visant à permettre aux entreprises nationales de s’adapter à la production à l’intérieur de chaînes de valeur mondialisée sont différentes de celles qui sont requises pour les produits et services importés et exportés de façon plus conventionnelle. À titre d’exemple, le développement de la compétitivité des intrants intermédiaires d’une chaine de valeur ajoutée pose le défi particulier du traitement fiscal des prix de transfert de ces intrants qui transitent entre la maison mère et les succursales. Dans de tels cas, les entreprises cherchent en effet à minimiser les profits déclarés dans les États où les impôts sont plus élevés, faisant montre de créativité fiscale selon certains, d’évasion ou d’évitement fiscal selon d’autres. 

Conclusion

Les nouvelles données apparaissant dans l’étude mentionnée plus haut aident à comprendre la volonté américaine de voir augmenter les exigences de contenu américain dans la production de biens et services vendus aux États-Unis. Cette exigence pourrait contribuer à hausser l’emploi et les revenus aux États-Unis à court et à moyen termes, mais la théorie du commerce international enseigne que cela ne peut se produire qu’aux dépens d’une baisse de bien-être des consommateurs américains, canadiens et mexicains. Augmenter les règles d’origine nord-américaine dans nombre de domaines  ne peut que ralentir la rationalisation de la production et des échanges continentaux et miner la compétitivité de l’économie nord-américaine face à ses concurrents du reste du monde.


[1] A. Flatness et C. Rasmussen, U.S. Produced Value in U.S. Imports from Nafta, Office of Trade and Economic Analysis, ITA Department of Commerce, September 22, 2017

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