Gérard Bélanger

Professeur retraité, Département d'Économique, Université Laval

SUR DEUX FAÇONS DE DISCRIMINER CONTRE DES TRAVAILLEURS ÉTRANGERS

7 mai 2018

La vie courante présente différentes énigmes ou contradictions. Des situations ou des mesures, dont l’essence est comparable, reçoivent des appréciations différentes, pour les unes l’opprobre et pour les autres l’assentiment. Pour un spécialiste des sciences sociales, toute contradiction réelle ou apparente mérite d’être analysée non dans le but de dénoncer, mais plutôt d’essayer de comprendre.

Il est souvent conseillé d’éviter certains aspects d’un sujet puisqu’ils sont matière à controverses ou à l’imputation de mauvaises intentions. La question de ce texte s’y prête en étudiant la préférence accordée à l’emploi d’un travailleur de souche par rapport au travailleur étranger et les politiques favorisant la consommation de produits locaux plutôt que de produits importés.

Le candidat de souche favorisé dans l’embauche

Le travailleur étranger, ici défini d’une façon large, est à la fois défavorisé à l’intérieur du pays dans l’embauche et à l’extérieur par les mesures gouvernementales favorisant la production locale.

Dans un mémoire de maîtrise, Simon Brière a étudié la préférence que reçoit au moment d’une embauche une personne dite « de souche ». Voici le résumé de son travail.

Pour des CV semblables en tout point, Samira Benounis recevra-t-elle moins d’invitations à un entretien d’embauche que Valérie Tremblay dans la région de la Capitale-Nationale (Québec, Canada) ? Cet article tente de répondre à cette question à partir d’une expérience utilisant la méthode de testing par envoi de CV. Nos résultats montrent que, toutes choses égales par ailleurs, la probabilité d’être invitée à un entretien d’embauche diminue de 11 % lorsque la candidate a un nom d’origine maghrébine plutôt que québécoise. Ce constat suggère la présence d’une discrimination à l’embauche des candidates d’origine maghrébine dans la région de la Capitale-Nationale. (Brière, Fortin et Lacroix, 2016 : Résumé)

Les résultats d’une étude française, dont le co-auteur a complété un doctorat à l’Université Laval, indiquent également que les entreprises préfèrent les candidats d’origine française :

Les résultats de notre étude montrent que la discrimination à l’embauche à l’encontre des candidats issus de l’immigration est de l’ordre de 40 % en moyenne : à profil de compétences égal, un candidat appartenant à cette catégorie de population doit envoyer près d’une fois et demie plus de candidatures pour être invité au même nombre d’entretiens d’embauche. (Jacquemet et Edo, 2013 : 10)

Le travailleur étranger pénalisé par les politiques d’achat local et d’aide à l’exportation

Dans le cas de l’embauche, la discrimination envers le nom étranger est explicite. Cette discrimination est tout autant présente lorsqu’elle est implicite. C’est le cas de la faveur accordée à l’achat de produits locaux et de l’aide à l’exportation par différents programmes gouvernementaux et aussi par la pression morale qu’exerce le milieu ambiant. Comment peut-on qualifier de vertueuse la discrimination envers le travailleur vivant à l’étranger ?

La nouvelle politique alimentaire du Québec sert d’illustration :

Pour promouvoir et valoriser les produits bioalimentaires d’ici et à la lumière des enjeux précédemment soulevés, la Politique bioalimentaire 2018-2025 engage les partenaires dans la mise en œuvre des pistes de travail suivantes :

1.2.1 Renforcer l’identification, la différenciation et la promotion des aliments d’ici …;

1.2.2 Renforcer l’accès aux données stratégiques et l’accompagnement des entreprises pour augmenter la présence des produits québécois dans les marchés de détail et les services alimentaires ;

1.2.3 Accroître la présence et favoriser l’achat d’aliments sains, locaux et écoresponsables dans les institutions publiques ; (p. 33) —-

1.3.1 Soutenir le développement des marchés extérieurs et renforcer la synergie des services d’accompagnement aux entreprises bioalimentaires ;

1.3.2 Aider les entreprises bioalimentaires à bénéficier des zones

industrialo-portuaires pour développer leurs exportations… (p. 37)

Les politiques favorisant la production et l’achat locaux, qui sont présentées comme méritantes, s’identifient à des politiques discriminatoires ou protectionnistes défavorables aux travailleurs étrangers.

Le biais anti-étranger

La préférence à l’embauche et la discrimination en faveur des produits locaux sont deux manifestations d’un biais anti-étranger. L’étranger n’est d’ailleurs pas une personne indifférenciée : la sympathie envers les gens varie de façon négative avec la distance, physique et en particulier psychologique, comme le note d’ailleurs Bryan Caplan :

Il est trompeur de penser l’«étranger» comme une simple question de oui ou non. Du point de vue de l’Américain typique, les Canadiens sont moins étrangers que les Britanniques, qui sont à leur tour moins étrangers que les Japonais. De 1983 à 1987, 28% des Américains du National Opinion Research Center’s General Social Survey admettent avoir détesté le Japon, mais seulement 8% détestent l’Angleterre et 3% ont détesté le Canada. (Caplan, 2007 : 2) [Notre traduction]

Pourquoi la faveur accordée à la production locale ?

Même si les deux mesures impliquent les mêmes effets, soit la discrimination envers le travailleur étranger, pourquoi les politiques de discrimination favorables à la production locale reçoivent-elles davantage la faveur du public ? Ces politiques ne sont que rarement dénoncées et celui qui le ferait risque un opprobre généralisé. C’est beaucoup moins le cas pour la préférence dans l’embauche où l’aspect discriminatoire entraîne une certaine gêne.

La visibilité des effets des deux mesures discriminatoires explique en grande partie la différence de réactions, une certaine gêne pour l’une et un enthousiasme pour l’autre. La discrimination du travailleur étranger est moins visible dans les politiques de production locale. De la même façon, les impacts différenciés des tragédies trouvent explication dans les différents aspects de leur visibilité.

Cette idée de l’importance de la visibilité fut le thème de la publication de Frédéric Bastiat en 1850, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Dans l’introduction, il formule un message concernant les économistes :

Entre un mauvais et un bon Économiste, voici toute la différence : l’un s’en tient à l’effet visible ; l’autre tient compte et de l’effet qu’on voit et de ceux qu’il faut prévoir.

Mais cette différence est énorme, car il arrive presque toujours que, lorsque la consé­quence immédiate est favorable, les conséquences ultérieures sont funestes, et vice versa. (Bastiat, 1850 : 4)

Conclusion

Ce billet s’est intéressé à la différenciation marquée des réactions vis-à-vis deux mesures discriminatoires envers le travailleur étranger avec une explication provenant de la disparité dans la visibilité de leurs effets. Il peut soulever une vaste question : pourrait-on faire indirectement ce que l’on ne peut faire directement ?

 

 

 

Commentaires

Monique Duhamel

Le 7 mai 2018, à 4 h 17

Je crois que ces distinctions tiennent beaucoup des valeurs fondamentales portées par une époque. Ainsi, le travailleur étranger, à une certaine époque, pouvait être vu comme «preneur d’emploi» à la place de locaux. À l’heure actuelle, la pénurie de certains travailleurs, vient modifier certaines valeurs concernant le «travailleur étranger». De même, pour l’achat de produits locaux, les valeurs écologiques, appuient ce comportement, de même que différentes attentes quant à la qualité de production des aliments, ce qui favorise une bonne réception de ces comportements à privilégier.

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