Économiste-conseil, Membre du Comité des politiques publiques, Association des économistes québécois

POURQUOI LA GUERRE COMMERCIALE DE DONALD TRUMP SERA DIFFICILE À GAGNER

7 août 2018

Depuis la campagne présidentielle de 2016, Donald Trump dénonce les pratiques commerciales de la Chine et les accords commerciaux qui auraient provoqué une réduction des investissements et des emplois dans divers secteurs aux États-Unis. Pour corriger cette situation qu’il juge inéquitable, le président américain a menacé de mettre fin à l’ALÉNA et son administration a instauré ou annoncé des hausses importantes de tarifs douaniers sur plusieurs produits.

À première vue, l’irritation de monsieur Trump est compréhensible. En 2017, le commerce international de biens se soldait, pour les États-Unis, par un déficit de 808 milliards de $ US[1]. Pire, ce déficit, qui dure depuis les années 1970, ne semblait nullement en voie de se résorber. Ainsi, alors qu’il fluctuait autour de 1 % du PIB des États-Unis dans les années 1980, il est passé à 3 % dans les années 1990 et à 4 % au cours de la présente décennie[2]. À court terme, selon la dernière mise à jour par le Fonds monétaire international (FMI) de ses Perspectives de l’économie mondiale,  les importations américaines pourraient encore augmenter en raison de la hausse de la demande intérieure.

Pour la grande majorité des pays, un déficit commercial aussi persistant aurait été impossible puisqu’un rééquilibrage se serait produit par le biais d’une baisse du taux de change qui aurait rendu les importations plus coûteuses et les exportations plus concurrentielles. Cependant, ce mécanisme d’ajustement automatique ne fonctionne que très imparfaitement dans le cas des États-Unis étant donné le statut particulier du dollar américain à l’échelle mondiale à titre de moyen d’échange et de réservoir de valeur, et les effets de ce statut sur le taux de change du dollar.

Une grande partie des transactions internationales sont en effet libellées en dollars américains, même quand des entreprises américaines ne sont pas partie à l’échange.  C’est le cas, notamment, des transactions touchant le pétrole ou d’autres produits de base.  Un peu partout dans le monde, même chez des pays hostiles aux États-Unis, les agents économiques apprécient en effet la liquidité du dollar américain, soit la possibilité de s’en départir sans difficultés si besoin est. Par ailleurs, dans une grande proportion, tant les gouvernements que les entreprises et les individus disposant de surplus de fonds les placent dans des titres américains parce qu’ils estiment que c’est la meilleure garantie que leur richesse conserve sa valeur à moyen ou à long terme. La confiance envers le $ US est telle qu’elle défie toute logique. C’est ainsi qu’en 2011, après que la firme Standard & Poor’s eut rabaissé la cote de crédit du gouvernement américain, les investisseurs internationaux se sont mis à acheter davantage de titres américains parce qu’ils craignaient que l’incertitude créée par la décision de l’agence de notation ne nuise à la rentabilité de leurs placements dans d’autres pays.

Cette demande mondiale pour le dollar américain signifie que celui-ci est en quelque sorte une exportation des États-Unis au même titre que les biens et les services. Cette exportation très particulière atteignait 1 537 milliards de $ US[3] en 2017, ce qui la plaçait loin devant les exportations de biens d’équipement (217 milliards), de fournitures industrielles (188 milliards), de biens de consommation (82 milliards), de véhicules automobiles (65 milliards) et d’aliments et boissons (55 milliards)[4].

À la différence des exportations de biens et de services, l’exportation de dollars ne demande aucun effort particulier si ce n’est que le gouvernement américain augmente la masse monétaire, notamment par l’émission de bons du Trésor ou d’autres titres de dette publique. Ces émissions génèrent une demande de dollars à l’international ou permettent de recycler les réserves de dollars des pays ayant des surplus commerciaux. Une correction à la baisse du dollar est ainsi empêchée ou atténuée.

La disposition des banques, des gouvernements, des entreprises et des épargnants étrangers à acquérir des $ US sous diverses formes a pour effet de contenir la hausse des taux d’intérêt et d’ainsi permettre aux administrations publiques, aux entreprises et aux consommateurs américains de financer à moindre coût leurs investissements, mais aussi leurs dettes et leurs achats, incluant les biens et les services importés.  Cela a aussi fait en sorte de maintenir le taux de change du $ US à un niveau plus élevé que ce qu’aurait justifié le solde des échanges commerciaux des États-Unis. En d’autres termes, le statut privilégié du dollar a rendu possible le déficit commercial persistant des États-Unis. Il pourrait aussi contrecarrer les efforts du président Trump visant à corriger ce déficit.

D’une part, en effet, si les mesures protectionnistes actuelles et à venir de l’administration Trump réussissent à endiguer de façon sensible les importations américaines, il en résultera une baisse de la demande américaine pour des devises étrangères.  D’autre part, la demande pour le $ US à titre de valeur refuge devrait augmenter dans un contexte rendu incertain par la perspective d’une guerre commerciale désastreuse pour la croissance de l’économie mondiale[5]. Sous l’effet combiné de ces deux facteurs, le taux de change du $ US augmentera ce qui rendra les exportations américaines moins concurrentielles et les importations moins coûteuses pour les consommateurs américains. Cet effet a commencé à se manifester avec la hausse de 8,3 % de la valeur du $ US par rapport au yuan depuis le 6 février dernier.

En somme, le dollar représente pour l’économie américaine l’équivalent de ce qu’on a qualifié de «mal hollandais»[6] pour les pays et les régions disposant de pétrole ou d’autres ressources en surabondance. La présence dans une économie d’un produit d’exportation en forte demande et hautement rentable provoque des hausses du taux de change, des prix et des salaires qui nuisent à la compétitivité des autres secteurs de l’économie.

Conclusion

Tant qu’il conservera son attrait comme monnaie d’échange et de réservoir de valeur, le dollar américain limitera l’impact des mesures protectionnistes du gouvernement des États-Unis. Si monsieur Trump veut vraiment aider certaines industries, certaines régions et certains segments de la main-d’oeuvre affectés par la concurrence internationale, il devrait miser plutôt sur l’aide financière directe (subventions, prêts, équité, etc.), sur les mesures d’adaptation des travailleurs et sur les transferts sociaux.


[1] U.S. Bureau of Economic Analysis, International Data, lecture le 16 juillet 2018.

[2] Selon des calculs rapportés dans Reinhold, B. et Wen, Y., dans  Undestanding the Trade Imabalance and Employment Decline in U.S. Manufacturing, 25 mai 2018.

[3] Techniquement, un ajout au passif financier international des États-Unis. U.S. Bureau of Economic Analysis, U.S. International Transactions, 20 juin 2018.

[4] U.S. Bureau of Economic Analysis, U.S. International Trade in Goods and Services, mai 2018.

[5] Le document précité du FMI avance que la réduction de l’appétit pour le risque à la suite notamment des tensions commerciales pourrait provoquer une nouvelle appréciation du dollar.

[6] À la suite de l’expérience de l’économie néerlandaise après la mise en exploitation du pétrole de la mer du Nord dans les années 1970.

Commentaires

Michel Michaud

Le 8 août 2018, à 7 h 46

Il est surprenant de vous voir dans votre conclusion une solution qui est décrié par l’industrie américaine, soit l’aide financière directe. Bombardier en a fait les frais directement.

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