Professeur honoraire (Université de Montréal) et consultant

LE VOLUME D’IMMIGRATION: PLUSIEURS ASPECTS DOIVENT ÊTRE CONSIDÉRÉS

10 janvier 2019

Les flux migratoires font l’objet de débats au Québec et un peu partout dans le monde, sans que soient toujours distingués les enjeux liés aux différentes catégories d’immigration : l’immigration économique, le regroupement familial ainsi que les réfugiés et les personnes en situation semblable. Ces débats portent souvent sur le nombre d’immigrants qui peuvent être accueillis dans un pays ou une région donnée sur une base annuelle.  Quelques publications récentes permettent d’apporter un éclairage économique sur certains des enjeux en cause, sans permettre d’établir toutefois le quantum ou quota qui ferait consensus. 

Les impacts économiques

Selon une étude[1], réalisée par des auteurs de la Oxford Martin School et d’une division de CitiGroup,  les travailleurs migrants ont un effet positif sur le PIB des pays d’accueil par la voie de deux canaux : en haussant les taux d’activité de la population et en augmentant la productivité du travail(PIB per personne ou par travailleur).  Ainsi, la croissance des pays du sud de l’Europe entre 1990 et 2014 aurait été de 20 % à 30 % inférieure en l’absence d’immigration.

Les auteurs soulignent comment les migrants hautement qualifiés contribuent à la génération d’idées, à l’innovation et à l’augmentation de la productivité dans certaines industries, et indiquent que les pays qui ont limité l’arrivée des immigrants hautement qualifiés ont aussi vu se détériorer leur position concurrentielle face à d’autres pays.

Les femmes migrantes contribuent aussi à augmenter les taux d’activité des femmes et surtout des femmes hautement qualifiées dans nombre de pays.

Une autre étude[2] utilise un modèle d’équilibre général qui met en lumière, pour 20 pays de l’OCDE, les effets des migrations sur l’emploi, les salaires et la fiscalité et ce, en tenant compte des interactions entre ces différents effets ainsi que des modifications à la taille du marché. Cette étude conclut que les vagues d’immigration survenues depuis 1990 ont donné lieu à des effets positifs sur le revenu réel, mais que l’ampleur des gains varie beaucoup selon le pays et le groupe professionnel.

Les études disponibles indiquent aussi que l’offre accrue de migrants ne fait diminuer les salaires et augmenter le chômage que dans les occupations les moins qualifiées où des immigrants sont prêts à accepter des salaires plus bas que ceux qu’exigent des natifs[3].

Par ailleurs, dans un rapport récent[4], le Département des affaires économiques et sociales de l’ONU indique que les adultes (25-64 ans) représentent 87 % des travailleurs migrants, ce qui cause une saignée importante de travailleurs productifs dans plusieurs pays d’origine. Ces pays d’origine profitent cependant, en contrepartie, des transferts financiers provenant des personnes ayant émigré.

Les impacts fiscaux

L’examen de la littérature incite les auteurs de l’étude Oxfort-Citi à conclure que l’impact fiscal de la migration est positif et que les coûts qu’elle engendre sont localisés et de courte durée. Ils notent qu’au Canada les travailleurs migrants (excluant les réfugiés) font moins appel à l’assurance emploi et aux systèmes de sécurité sociale et de soutien pour le logement que ne le font les résidents natifs. En général, la valeur présente des paiements fiscaux des migrants de moins de 40 ans est positive, à condition que les migrants travailleurs demeurent dans le pays d’accueil jusqu’à leur mort.  Les calculs tiennent compte de la répartition des migrants selon l’âge et, le cas échéant, du retour des migrants âgés dans leurs pays d’origine.

Les effets démographiques

Dépendant de leur ampleur, les migrations peuvent aussi avoir un effet sur l’évolution démographique. C’est le cas au Québec qui fait face à un déclin de la fécondité et à un accroissement de l’âge moyen de la population et des mouvements migratoires négatifs sur le plan interprovincial. Un livre récent[5] de Rodrigue Tremblay aborde cette question à partir de l’ensemble de la population née à l’étranger et non pas seulement celle des travailleurs migrants. Tremblay fait observer que, selon le recensement canadien de 2011, l’âge médian de la population née à l’étranger était de 47,4 ans et celui de la population née au Canada de 37,3 ans, ce qui reflète le haut taux de réunification familiale et de personnes âgées parmi les immigrants. Il en déduit que l’immigration ne constitue pas une solution aux problèmes causés par le vieillissement de la population.

Le ressac anti-immigration 

Selon le rapport de l’ONU cité plus haut, le nombre de migrants internationaux aurait augmenté de près de 20 % entre 2013 et 2017. Or, les pays de l’OCDE ont été une destination de choix pour les migrants qualifiés. Ainsi, selon l’étude Oxford-Citi, les deux tiers des migrants qualifiés aboutissent dans les pays de l’OCDE même si ces derniers ne comptent que pour 20 % de la population mondiale. Au sein de l’OCDE, les migrants qualifiés sont concentrés dans quatre pays, soit les États-Unis (près de 50 % des migrants qualifiés), le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie.

Au sein des pays d’accueil, la répartition des migrants n’est pas uniforme sur le territoire. Les migrants qualifiés sont fortement concentrés dans les milieux urbains les plus dynamiques ce qui peut entraîner des problèmes de congestion et d’insuffisance des infrastructures tant routières que sociales, en logement, en éducation et en santé par exemple, et peut, par conséquent, susciter certaines réticences de la population d’origine. À ce sujet, les auteurs de l’étude Oxford-Citi observent que l’opposition des citoyens d’origine à l’immigration est proportionnelle à la solidarité nationale, aux restrictions budgétaires et à la perception que les emplois et les services publics sont sous pression. Les pénuries de main d’œuvre présentes dans de nombreux secteurs d’activité pourraient jouer dans le sens inverse.

Les préoccupations de la population à l’égard des volumes d’immigration s’expliquent en partie par le déclin de la fécondité des pays de l’OCDÉ. À cet égard, l’économiste Rodrigue Tremblay rapporte dans le livre précité qu’en 2035-2036 au Québec, les décès (87 900) seront presque aussi importants que les naissances (89 600) ce qui donnera un solde net d’accroissement naturel de la population de 1 700 individus seulement, un chiffre nettement inférieur à l’immigration moyenne projetée, soit 52 900.

Dans ce contexte, l’étude Oxford-Citi souligne l’importance de mieux faire connaître les effets positifs de la migration au niveau local et régional ainsi que la nécessité que les villes et les régions les plus touchées par l’immigration reçoivent un soutien approprié des gouvernements nationaux. Des politiques et des programmes sont certes nécessaires pour favoriser la venue et l’adaptation des migrants et leur contribution au développement économique, mais aussi pour faciliter l’adaptation des travailleurs locaux qui peuvent en être affectés. Il s’agit principalement de politiques visant à améliorer le fonctionnement du marché du travail, de programmes de formation visant la transition des chômeurs vers les emplois de la nouvelle économie et de mesures fiscales de soutien du revenu des travailleurs moins qualifiés.

Conclusion

Nombre de questions socio-économiques doivent être considérées avant de fixer des quotas de migration internationale, dont une qui nous préoccupe présentement, à savoir les pénuries de main-d’œuvre, chez les travailleurs qualifiés comme chez les travailleurs saisonniers. D’autres aspects doivent aussi être considérés. Quoi qu’il en soit, les études récentes tendent à montrer que l’accueil d’immigrants qualifiés a globalement des impacts économiques et fiscaux favorables sur le pays d’accueil et que l’impact fiscal net de leur intégration à la communauté est positif, de leur entrée au pays à leur décès. Par contre, les migrants ont tendance à se concentrer dans certaines villes, ce qui peut causer des difficultés, notamment d’ordre sociétal ou financier pour les villes ou régions d’accueil. Des politiques et des programmes appropriés doivent être mis en place si on veut améliorer et mieux répartir le bilan net des migrations.

 

 

 

 

 



[1] Migration and the Economy, Economic Realities, Social Impacts and Political Choices.

[2] M.Bursynski, F. Docquier  et H. Rapoport, The Changing Structure of Immigration in the OECD: What Welfare Effects on Member countries, CEPII Working Paper no 2018-09 June 2018.

[3] Selon l’étude Oxford-Citi.

[4] Cité dans Global migrant numbers up 20%.

[5] La régression tranquille du Québec, 1980-2018, Fides,  2018.

Commentaires

Rodrigue Tremblay

Le 11 janvier 2019, à 1 h 05

Un grand merci à Pierre-Paul Proulx pour ce billet sur les impacts de l’immigration au Canada et au Québec.

Un aspect que je ne développe peut-être pas suffisamment dans mon
texte (La régression tranquille du Québec, 1980-2018, Fides) est celui des impacts sur les offres et les demandes d’emplois qui
découlent des types d’immigrants qui arrivent au Canada.

Pour une industrie donnée, une pénurie de main-d’oeuvre qualifiée peut
alléger une pénurie d’offre. Cependant, si le travailleur étranger
arrive avec une femme et deux enfants, une telle arrivée peut créer
une demande de services dans d’autres secteurs, comme ceux de
l’éducation et de la santé. Un tel accroissement de la demande de
main-d’oeuvre peut créer ou exacerber une pénurie de main-d’oeuvre
dans ces secteurs. On voit déjà au Québec des difficultés d’embauche
d’enseignants et d’infirmières.

Au Canada, il y a aussi l’immigration de personnes âgées en fonction
du programme de réunification des familles. Ce programme contribue à
accentuer le vieillissement de la population et non pas à le réduire.
De plus, en théorie, un travailleur immigré dans une industrie en
pénurie de main-d’oeuvre et son épouse pourraient parrainer
l’immigration de quatre grands-parents. Comme nos hôpitaux font face à
une demande excédentaire pour les soins de santé, le fait de
solutionner une pénurie de main-d’oeuvre dans un secteur peut se
traduire par une plus grande pénurie dans d’autres secteurs. Il y a
aussi l’impact fiscal important qui en découle, comme Herbert Grubel
l’a estimé et que je cite dans mon livre.

Tout cela, même en se limitant seulement à l’aspect économique de
l’immigration, il faut utiliser un modèle d’équilibre général pour
mesurer l’impact économique net des politiques d’immigration
courantes.

Pour le Québec, mais aussi pour le Canada, l’impact social, politique
et linguistique de l’immigration de masse doit aussi être pris en
compte.
http://rodriguetremblay.blogspot.com/

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