Gérard Bélanger

Professeur retraité, Département d'économique, Université Laval

LES LIMITES DE NOS CONNAISSANCES

23 janvier 2019

À l’âge avancé, je risque de tomber dans le travers décrit en 1528 par Baldassare Castiglione dans Le livre du courtisan :

J’ai souvent considéré, non sans grand étonnement, d’où procède une erreur que l’on peut croire être propre et naturelle aux personnes âgées, parce qu’elle se voit communément chez celles-ci : c’est que presque toutes louent le temps passé et blâment le présent, en méprisant nos actions et manières de faire, et tout ce qu’elles ne faisaient pas dans leur jeunesse. Elles affirment aussi que toute bonne coutume et toute bonne manière de vivre, toute vertu, et en somme toute chose, vont toujours de mal en pis. (Castiglione, [1528], 1991 : 105)

Il s’agit ici de mettre l’accent sur une sérieuse lacune présente chez bien des personnes, soit la prétention de connaître, malgré les importantes limites de leurs connaissances.

Un exemple à suivre

L’Inflation Report, une publication trimestrielle du Monetary Policy Committee (MPC) de la Banque d’Angleterre, fait prendre conscience des problèmes d’incertitude et de précision des prévisions. La présentation en éventail de la Figure 1 indique la probabilité de divers résultats pour la croissance du PIB. À la gauche de la ligne verticale en pointillé, la répartition reflète la probabilité de révisions apportées aux données par le passé ; à droite, elle indique l’incertitude sur l’évolution de la croissance future du PIB.

Figure 1. Taux de croissance du PIB réel estimés et projetés pour la Grande-Bretagne, 2014-2021

                               Augmentation de la production sur un an plus tôt en %

     Source: Bank of England, 2018 (novembre). Inflation Report. London, p. 32.

La figure en éventail comprend trois bandes plus ou moins sombres. Si les circonstances économiques identiques à celles du moment devaient prévaloir dans 100 occasions, le meilleur jugement collectif du MPC est qu’une estimation modérée de la croissance du PIB se situerait dans la bande centrale la plus sombre dans 30 de ces occasions.

Pour une prévalence estimée de 60 occasions sur 100, il faut réunir les deux surfaces les plus foncées. Pour un trimestre donné de la période de prévision, la croissance du PIB devrait se situer quelque part au sein du très large éventail dans 90 occasions sur 100.

Le document de la Banque d’Angleterre présente aussi en éventail les prévisions pour l’accroissement de l’indice des prix à la consommation (Figure 2). Les données du passé sont ici considérées comme réelles puisque, comme c’est aussi le cas au Canada, les données des indices de prix ne sont pas révisées.

Figure 2. Projection d’inflation (IPC) basée sur les attentes des taux d’intérêt du marché, août 2018-2021

                   Augmentation en % des prix relativement à l’année précédente

     Source: Bank of England, 2018 (novembre). Inflation Report. London, p. 33.

Les deux figures montrent bien l’imprécision des prévisions, qui d’ailleurs croît avec la durée de la prévision. Alors pourquoi les présentations en éventail sont-elles si peu utilisées ?

Les conséquences inattendues

Toute action ou évaluation tend à provoquer des effets inattendus et même pervers. C’est la loi des conséquences inattendues, dont le sociologue américain Robert K. Merton a popularisé le terme dans les années trente. Comme lui-même le reconnaissait dans un article paru en 1936, cette idée n’était pas nouvelle. En effet, dans son Essai sur la succession protestante publié en 1752, David Hume écrivait :

Le philosophe [l’observateur impartial] reconnaîtra tout de suite que toutes les questions politiques sont infiniment compliquées et que, dans une délibération, ne se présente guère une solution qui soit entièrement bonne ou entièrement mauvaise. On peut prévoir que des conséquences, variées et mêlées, découleront de toute mesure et de nombreuses conséquences imprévisibles en résulteront toujours. L’hésitation, la réserve et le doute seront donc ses seuls sentiments dans une telle tentative.

Deux détenteurs du prix Nobel d’économie ont mis en garde sur la profondeur de nos connaissances. Lors d’un long entretien, James Heckman faisait la remarque suivante :

Je dirais donc dans beaucoup de domaines de l’économie, nous avons moins de connaissances que nous le pensons. Je pense donc qu’il y a une prétention à la connaissance. Il y a beaucoup moins que ce que nous pensons réellement et ce que beaucoup de gens pensent qu’ils connaissent. (Heckman, 25 janvier 2016 : à 45m. 43s.) [traduction libre]

De son côté, Friedrich Hayek terminait son discours de réception du Nobel avec cet enseignement :

La reconnaissance des limites insurmontables à sa connaissance devrait effectivement donner à celui qui étudie la société, une leçon d’humilité qui devrait lui éviter de se faire complice de cette propension fatale des hommes à vouloir contrôler la société – tendance qui en fait non seulement les tyrans de leurs semblables, mais qui pourrait bien en faire les destructeurs d’une civilisation qu’aucun cerveau n’a conçue, mais qui est née des libres efforts de millions d’individus. [traduction libre]

Un autre enseignement est fourni par l’anecdote suivante. Au début de ma carrière, sur l’invitation d’un récent diplômé qui avait obtenu un emploi au bureau du nouveau ministre des Affaires amérindiennes et du Développement du Nord, j’ai rencontré brièvement Jean Chrétien. Comme il avait participé principalement comme secrétaire parlementaire du ministre des Finances aux longues délibérations sur les recommandations d’une réforme fiscale majeure proposée par le Rapport Carter, je lui ai demandé quel enseignement il avait retiré de cette expérience. Il répondit qu’il faut se méfier des grandes réformes et plutôt favoriser les petits pas ou les changements à la marge. N’y a-t-il pas là une certaine sagesse ?

Conclusion

Dans un monde rempli d’incertitudes, on s’attendrait à ce que les conclusions pondérées et probabilistes soient privilégiées. Ce n’est généralement pas le cas : la faveur va aux conclusions rapides, plus ou moins justifiées, et sans reconnaître les limites des connaissances. L’humilité n’est pas une qualité valorisée.

NOTE :

L’auteur a publié en novembre 2018 aux Presses de l’Université Laval un livre intitulé Grandeur et misère de nos choix économiques.

Commentaires

Jean-Pierre Furlong

Le 23 janvier 2019, à 10 h 13

Sur la fiabilité des prévisions économiques, je vous suggère de lire sur la page web de The Economist : https://www.economist.com/graphic-detail/2018/12/15/gdp-predictions-are-reliable-only-in-the-short-term

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