Gérard Bélanger

Professeur titulaire, Département d’Économique, Université Laval

Y A-T-IL UN MYSTÈRE DE QUÉBEC?

13 août 2012

Le bas taux de chômage relatif de la région métropolitaine de recensement (RMR) de Québec est une donnée intéressante. Statistique Canada délimite 33 RMR qui comptent au moins 100 000 habitants avec un noyau urbain d’au moins 50 000 personnes. En relation avec un taux de chômage canadien de 7,4 % pour l’année 2011, la RMR de Québec affichait un taux de 5,3 %. C’était le deuxième taux le plus faible des 33 RMR après Régina (4,7 %) et très inférieur au taux de 8,3 % des RMR de Montréal et de Toronto.

Cette performance de la région de Québec soulève l’enthousiasme, même d’universitaires. Par exemple, dans le dernier numéro de la revue Recherches sociographiques, Mario Polèse publie un long texte intitulé « L’autre ¨mystère de Québec¨. Regards sur une mutation économique étonnante ». Voici un extrait de son résumé :

Depuis une quinzaine d’années, la grande région de Québec connaît un essor économique franchement étonnant… Le succès de Québec s’inscrit dans des grandes tendances observées ailleurs, qui favorisent les villes moyennes, notamment au titre des activités économiques de moyenne technologie, mais qui ne demandent pas moins une main-d’œuvre bien formée et stable. (Polèse, 2012 :133)

L’évolution récente de Québec est-elle aussi probante pour recevoir le qualificatif de « franchement étonnant »? La région se caractérise-t-elle par un dynamisme relatif  très élevé?

L’évolution relative de la population de Québec

Québec vient au septième rang des RMR canadiennes par rapport à la population. Si on regarde l’augmentation de sa population au cours des trois derniers lustres relativement aux six régions plus populeuses, la performance de Québec déçoit. (Tableau 1) Elle se situe au dernier rang pour les périodes 1996-2001 et 2001-2006 et en avant-dernière place pour 2006-2011. (Montréal a conservé la sixième place sur sept aux cours des deux premières périodes et le septième rang pour la période la plus récente). De plus, pour les trois lustres, les deux RMR québécoises ont un accroissement de leur population inférieur à celui de l’ensemble du Canada à l’exception de Québec pour la période 2006-2011.

TABLEAU 1

Les principales régions métropolitaines de recensement (RMR) : population et taux de chômage en 2011 et augmentation de la population au cours des trois derniers lustres (1996 à 2011)

Accroissement quinquennal de la population (%)

 

Population en 2011

Taux de chômage 2011 (%)

2001/1996

2006/2001

2011/2006

Toronto

5 583 064

8,3

9,8

9,2

9,2

Montréal

3 824 221

8,3

3,0

5,3

5,2

Vancouver

2 313 328

7,3

8,5

6,5

9,3

Ottawa-Gatineau (Hull)

1 236 324

5,9

6,5

5,9

9,1

Calgary

1 214 839

5,8

15,8

13,4

12,6

Edmonton

1 159 869

5,4

8,7

10,4

12,1

Québec

765 706

5,3

1,6

4,2

6,5

Winnipeg

730 018

5,8

0,6

2,7

5,1

Hamilton

721 053

6,4

0,1

4,6

4,1

Canada

33 476 688

7,4

4,0

5,4

5,9

Source : Recensements du Canada

Dans le contexte canadien, il est permis de mettre en doute la proposition selon laquelle « depuis une quinzaine d’années, la grande région de Québec connaît un essor économique franchement étonnant. » Qu’en est-il maintenant de l’observation « des grandes tendances, aussi observées ailleurs, qui favorisent les villes moyennes »? Est-ce bien la situation?

L’évolution des villes moyennes

Tout en évitant de définir le concept de ville moyenne, on peut regarder l’évolution de la population des trois villes qui avaient une population en 2011 entre 720 et 765 mille habitants, soit Québec, Winnipeg et Hamilton. Comme l’indique le tableau 1, à l’exception de la période 2006-2011 pour Québec, ces trois régions métropolitaines de recensement connurent depuis 1996 des accroissements quinquennaux de leur population sensiblement inférieurs à l’ensemble du Canada. Elles traînaient donc de la patte.

Sur une plus longue période

Il est intéressant de regarder l’évolution relative de longue période pour la population des deux régions métropolitaines du Québec avec leur contrepartie ontarienne (tableau 2). La situation a beaucoup changé depuis 1951 lorsque la population de Québec était approximativement égale à celle d’Ottawa et que Montréal avait une population supérieure de 25 pourcent  à celle de Toronto. Aujourd’hui, Québec a les trois cinquièmes de la population de la région d’Ottawa et Toronto dépasse Montréal de plus de trente pourcent. La population de Québec demeure homogène : en 2006, les immigrants totalisaient 3,7 % de sa population contre 18,1 % pour la région d’Ottawa-Gatineau.

TABLEAU 2

Rapports de la population de Québec sur celle d’Ottawa et de la population de Montréal sur celle de Toronto, 1951-2011 (sur 100)

Québec/Ottawa-Gatineau(Hull)

Montréal/Toronto

1951

97,5

124,9

1961

83,2

115,6

1971

79,8

104,4

1981

80,2

94,3

1991

68,0

81,7

2001

64,2

73,2

2011

61,9

68,5

Source : Duchesne (2000 : 24) et Recensements de 2001 et 2011

Conclusion

Ce blogue a voulu montrer qu’il est encore beaucoup trop tôt pour parler de la présence d’un « mystère de Québec » même si son évolution au cours du dernier lustre fut meilleure que celle des lustres précédents.

 

Bibliographie

Duchesne, L. 2000. « Les régions métropolitaines » dans La situation démographique au Québec, bilan 2000, Québec : Institut de la statistique du Québec. p. 21-36.

Polèse, M. 2012 (janvier-avril). « L’autre ¨mystère de Québec¨. Regards sur une mutation économique étonnante », Recherches sociographiques, 53 :1, p. 133-156.

 

Commentaires

Mathieu Gauthier

Le 15 août 2012, à 9 h 14

Il n’est pas mentionné dans votre article mais les villes dont le taux de chômage est bas semble profiter d’emplois de secteurs dont l’industrie ne connait pas la crise. Les sables bitumineux pour celles de l’Ouest et le gouvernement pour Ottawa et Québec.

J’ai récemment quitté Québec après y avoir habité de 2005 à 2011. Il y a eu une hausse notoire de la richesse des gens. En fait, je crois qu’il y avait un certain ratrappage à faire, si on parle exclusivement des emplois privés, le public et para-public étant fixes. Mon exemple, en partant de Sherbrooke vers Québec en 2005 j’ai dû diminuer mon salaire de 10 000 $ annuel pour y dénicher un emploi.

Au cours de cette période (2005-2011) j’ai constaté que le logement a beaucoup augmenté tant du côté locatif que propriétaire. Les denrées de base aussi sont plus chères que dans plusieurs villes du Québec.

Le réseau autoroutier de Québec a eu pour effet que la ville s’est agrandie par l’extérieur. Les villes de troisièmes couronnes ont pris de l’expansion car les travailleurs préfèrent faire de la route au lieu de payer une prime pour être plus près du travail. De toute façon le travailleur moyen qui est propriétaire aura plus ou moins 45 minutes à faire dans le traffic en heure de pointe.

C’est ce qui peut miner Québec. L’auto y est reine, la banlieue est attrayante et le réseau de transport en commun sous utilisé et inefficace. On arrive bientôt à l’heure de choix. Domage que ces choix n’aient pas été faits avant les grandes rénovations de tous ces viaducs.

Bref de visu je pense un peu comme vous. Il n’y a pas eu une croissance fulgurante. J’ai vécu dans une ville où la population est âgée et assez bien nantie et où le crédit est probablement plus facile à obtenir qu’avant, comme partout au Québec.

Québec veut attirer des jeunes et ce n’est pas avec le temps de transport et un prix des maisons qui augmentent à chaque année qu’ils réussiront leur plan.

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